Petites histoires autour du pain

Je ne supporte pas le gaspillage du pain, symbole essentiel de ce que ma génération et les précédentes associaient à la survie.
Pendant la guerre, déjà, la farine, moulue clandestinement constituait le premier élément à se procurer. Chacun y allait de son ingéniosité pour fabriquer du pain, précieux aliment, ou bien des coques (galettes de farine et dʼeau) quʼon cuisait à la poêle.
 
Un jour un «soidisant» boulanger chevronné fut invité à montrer ses talents en utilisant le four à pain de la maison pour une fournée destinée aux habitants du quartier. Hélas, au moment de sortir les pains cuits, impossible ! Aplatis, ils ne passaient pas la porte du four. Il fallut les couper en morceaux. Lʼartisan remercié, lʼhistoire fut classée.
 
Après 1945, la femme du boulanger passait en tournée une fois par semaine, époque où lʼon troquait les hectolitres de blé contre un certain nombre de pains. Le souci majeur étant de faire «la soudure» : arriver à joindre la prochaine récolte avec ces précieux bons que la Régie (Trésor Public) et le boulanger délivraient. On assurait la pitance vitale pour plusieurs mois.
 
La boulangère, avec un véhicule au gazogène, accomplissait sa tournée. Pour économiser le carburant, elle nʼassurait la distribution que sur la grand route ; aussi, chacun, au bout de son chemin caillouteux installait un bidon en hauteur ou autre abri
pour quʼelle y glisse le gros pain de quatre kilos. Notre boulangère était ravissante et nous lʼadmirions. A cette époque, une femme au volant pensez-donc, cʼétait rarissime !
 
Un jour, du bétail gardé par un vieux et rentrant du pacage arrivait sur la route. La boulangère attendait dans la voiture pour laisser passer le troupeau. Il fallait se méfier : dans le nombre se trouvait une paire de boeufs gris au cou noir (on les appelait des
marins), de belles bêtes de travail trapues, dont lʼun était très lunatique. Sans doute lʼanimal avait été mal châtré et se comportait parfois comme un taureau. Quand il vit le véhicule, poussant des beuglements et grattant des sabots, il fonça sur le véhicule et
commença à le secouer fortement. La boulangère, à lʼintérieur, hurlait. Le vacher, aidé du chien, finit par calmer les humeurs belliqueuses du boeuf. Et la boulangère, toute tremblante put continuer son chemin.
 
Il arrivait que le pain manque avant le prochain passage de la tournée. On en empruntait alors au voisin.
Avant dʼentamer le gros pain. Maman, avec son grand couteau, dessinait le signe de la croix au dos. Je mis longtemps à réaliser la signification de ce geste symbolique. Puis, ayant partagé le pain, elle coupait de fines tranches pour «tremper la soupe», composante principale du repas. La mère dʼune de mes amies mettait la soupière sous lʼédredon pour que le duvet maintienne la soupe chaude.
En été, au moment des travaux des champs, le goûter se composait souvent de croûtons de pain frottés avec du gras de jambon et une gousse dʼail. Quel régal ! Tant pis pour lʼhaleine… De toute façon, il nʼy avait pas le choix.
 
Les années suivantes, les miches de deux kilos remplacèrent le gros pain de quatre kilos et la tournée se fit deux fois par semaine. Des jours meilleurs suivirent : le goûter avec le pain et le chocolat. Lʼalimentation sʼaméliorant, le pain perdit son identité de sauveur universel, il reste cependant un élément essentiel de notre gastronomie. Et cʼest tant mieux pour notre plaisir de ne pas résister en sortant de la boulangerie odorante de grignoter aussitôt, avec gourmandise, un morceau de ce pain croustillant !
 
 
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