Paul

En 1945, dans notre village, je me souviens de lʼarrivée dʼune quinzaine de prisonniers allemands qui furent répartis dans nos fermes. Un voisin responsable de cette main dʼoeuvre en assurait lʼattribution à chaque famille demandeuse. Dans le groupe de ces hommes taciturnes, lʼun deux, particulièrement en mauvais état physique, nous fut confié.
Le médecin du camp de Bayonne dont il venait avait décrété quʼil lui restait 48 heures à vivre. Papa ramena ce pauvre hère, épuisé, squelettique, à la maison. Il ne tenait pas sur ses jambes. Consterné, mes parents, sʼemployèrent à le réconforter, le soigner et le nourrir pendant plusieurs jours. Ils le sauvèrent de la mort prédite.

Paul, rétabli, se révéla être un homme droit, poli, reconnaissant et laborieux. Ce nʼétait pas un rural. En Allemagne, il travaillait dans une usine. Il se mit à apprendre lʼagriculture et ses servitudes.
Le soir, avec Papa et mon grand-père, montre, géographie et un petit livre français/allemand en mains, ce fut lʼapprentissage de la communication.
Plus tard, à ma soeur et moi, écolières, Paul nous apprit quelques rudiments dʼallemand hélas oubliés.
Il partageait notre misère et vie de famille. Nous étions heureux pour lui quand il recevait des nouvelles de la sienne.
Avec mon père, il défrichait les landes et ajoncs avec le gros pic et la hache.
Un jour, il sʼouvrit la jambe. Transporté à son camp à Bayonne, il réussit à nous faire passer une lettre, suppliant mon père de venir lʼy chercher, car il voulait finir son temps de prisonnier chez nous. Cʼétait toute une expédition dʼaller à Bayonne ! Pauvre Paul quand il vit «patron» là, il se mit à pleurer. Le travail avec les boeufs, les vendanges, les batteuses, les pèle-porcs, les semailles… Comment résumer ces trois années quʼil passa parmi nous ?

Notre curé résidait au presbytère du village. Une fois par mois, il disait une messe pour les prisonniers. La femme dʼun notable voisin était Lorraine et venait bavarder avec eux après lʼoffice. Je pense que ces instants devait adoucir lʼéloignement du pays. Ils nʼétaient pas malheureux dans nos fermes même sʼil devaient travailler durement, comme les «patrons».

Trois ans passèrent. Vint lʼheure de la libération de Paul. Il faisait nuit encore quand Papa a attelé la jument pour amener Paul à son rendez-vous. Ce fut lʼinstant des au revoir, tout le monde pleurait. Ma soeur et moi, en chemises de nuit, Paul nous prit
dans ses bras. De retour dans sa famille, il donna régulièrement des nouvelles : son mariage, la naissance de ses enfants, sa vie…

Vingt-trois ans plus tard, il vint retrouver les Pyrénées, avec femme et enfants. Mon père et mon grand-père étaient morts trois ans auparavant. Ce fut un chagrin pour lui de nʼavoir pu venir auparavant. Il leur rendit tout de même visite au cimetière.
Au fil des années, ses enfants et petits-enfants nous rendirent visite, Paul se trouvant trop vieux. Ce fut nous qui allâmes chez eux, près du lac de Constance. De magnifiques vacances, quel accueil, vous pouvez le deviner….
Paul est décédé en 2011, âgé de 98 ans.

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