L’enfant blu

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Uniquement réservé à ceux qui savent que les mères parlent le langage des oiseaux

 

« La vraie vie du désert n’est pas faite d’exode de tribus à la recherche d’une herbe à paître, mais du jeu qui s’y joue encore? Quelle différence de matière entre le sable soumis et l’autre ! Et n’en est-il pas ainsi pour tous les hommes ? En face de ce désert transfiguré je me souviens des jeux de mon enfance, du parc sombre et doré que nous avions peuplé de dieux, du royaume sans limites que nous tirions de ce kilomètre carré jamais entièrement connu, jamais entièrement fouillé. Nous formions une civilisation close, où les pas avaient un goût, où les choses avaient un sens qui n’étaient permis dans aucune autre. Que reste-t-il lorsque, devenu homme, on vit sous d’autres lois, du parc plein d’ombre de l’enfance, magique, glacé, brûlant, dont maintenant, lorsque l’on y revient, on longe avec une sorte de désespoir, de l’extérieur, le petit mur de pierres grises, s’étonnant de trouver fermée dans une enceinte aussi étroite, une province dont on avait fait son infini, et comprenant que dans cet infini on ne rentrera jamais plus, car c’est dans le jeu, et non dans le parc, qu’il faudrait rentrer.

 Antoine de Saint-Exupéry (« Terre des hommes »)

 

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La batteuse

 Sans que jamais ne cessent de battre ses mâchoires, l’ogre dévorait depuis l’aube gerbes de blé, seigle ou avoine, que les servants, torse nu et en sueur, juchés sur ses épaules, jetaient en sa gueule grande ouverte.

Entre les cuisses du monstre coulaient les déjections ambrées, graines effilées de l’avoine, graines plus rondes du blé, comme de bruissantes cataractes dans lesquelles, de temps à autre, la main calleuse d’un autre servant se glissait, recueillant cette pluie dense et la montrant alentours tel un trésor.

Par saccades, sur le côté, d’un trou béant, surgissaient de cubiques rejets jaunâtres qu’encerclait prestement d’une ficelle une griffe à cinq doigts avant leur chute au sol de l’aire. Là, un autre batteur, d’un geste mécanique, maniant la fourche, s’en emparait les déposant sur les patientes charrettes qui, bientôt, s’ébranlaient, croulant sous l’amoncellement de paille.

 A l’avant de l’attelage, les boeufs roux ou blanchâtres, dont la marche apparemment tranquille hésitait cependant à chaque cahot du chemin, s’arcqueboutaient, mufles baissés vers le pas de leur maître….

 Dans la torpeur caniculaire du jour qui s’avançait, la poussière peu à peu recouvrait tout, les silhouettes se faisaient floues, le repas pantagruelique se muait en ruée sauvage de moustiques en rut violant un crapaud gris semblant s’enfoncer dans la terre.

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 Les arbres fruitiers

 Là, tout au début du chemin, côte a côte, deux immenses cerisiers, plus loin la haie du potager, par-dessus penchaient les branches aux pêches blanches, plus loin encore le mur clôturant le jardin derrière lequel ployaient les poiriers sous leurs fruits serrés. Passée la ferme et ses granges, le chemin continuait, à droite un prunier de Saint-Jean, à gauche un noyer qui mourut, hélas, un hiver. Entre les champs, entre deux haies, on marchait vers un pommier d’automne une petite vigne aux raisins dorés. Tout au bout on entrait, par un sentier ombreux, dans le bois où noisetiers et néfliers pullulaient cernés de vénérables chênes et opulents châtaigniers…

Là, tout à la fin du chemin, les noisetiers de l’automne et les néfliers de l’hiver, là-bas, tout au début, les cerisiers du printemps…On marchait sur ce chemin ainsi qu’on parcourt les saisons, en s’étonnant toujours que la nature, sans effort ni erreur, retrouve immuablement ses sublimes atours, comme si, du temps, elle avait à jamais apprivoisé la sauvage errance, en se disant aussi qu’en observant nos pas, année après année, elle s’apitoyait sans doute, et versait quelques pleurs sur la laideur des jours qu’elle voyait, peu à peu, nous revêtir.

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Les alouettes

 Elles s’en venaient, par les premières brumes d’Octobre, en grappes hésitantes dont le vol saccadé hésitait entre champs de maïs décimés et prés jaunâtres, pour s’en aller aux semailles échues de Mars ou d’Avril, quand le blé en herbe transperçait à peine la terre, quand reverdissaient timidement les prairies. 

Elles étaient les errantes des temps froids dont l’esprit paraissait veiller à ce que s’accomplisse encore et toujours l’oeuvre des hommes. Et lorsque, parfois, l’une d’entre elles immobilisait son vol sur le ciel plombé, il semblait que l’âme de la terre se figeait afin de mieux se contempler en son miroir.

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La Bouzigue 

Une prairie grasse au tond d’un vallon, dominée par fougeraies et futaies, et que longeait un ru encaissé entre deux gorges, 1’humidité d’un versant couché vers le nord. Là, les vaches paissaient dans l’ombre étirée des soirs d’août alors qu’au sommet du coteau rasaient les feux de l’astre. L’écho des fermes lointaines montait avec le crépuscule, bêtes meuglantes vers l’étable, jappements brefs des chiens, voix courroucées des hommes. 

Un arbre, pont de lierre et d’écorce, qu’avait couché la bourrasque en travers du fin ruisseau emprisonnait dans la profondeur des branches le monde des ombres et de l’écho, forteresse où je régnais en maître. 

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Le bouilleur de cru 

Par les chemins de Janvier ou Février il s’en venait avec sa magnifique machine de cuivre rouge toute en dômes, colonnes et tubes, amoncellements de lignes, de circonvolutions inextricables, de courbes, spirales, torsades et vrilles autour d’un gigantesque ventre rond. Du bois flambait sous la chaudière, on emplissait sa gueule de vin blanc et l’on attendait qu’au bec de l’alambic larmoient, une à une, de fines gouttes claires.

L’homme aux joues framboise les recueillait dans le fond d’un petit verre. Il les gouttait d’un geste lent et, alors que s’échappait de sa bouche comme un petit nuage bleu, sa langue claquait d’un air entendu ainsi que savent si bien le faire les puissants alchimistes chargés de faire, avec leur magnifique machine de cuivre rouge, l’Eau de Vie.

 

 

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Le frelon 

Venant du jardin, il entrait parfois, l’été, lorsque la fenêtre était ouverte, comme un godelureau saoul de fruits et soleil s’infiltre la nuit venue dans une taverne, bredouillant et titubant, braillard et bedonnant, achevant sa virée nocturne sous la lueur d’un abat-jour.

Et vous savez bien ce que sont ces adolescents un peu ivres, insolents et gêneurs, que leur danse et leur chant enivre plus encore et les pousse à penser que l’espace et le temps leur appartient, et que vous, les propriétaires, les nantis, les possédants, ils vous emmerdent ?

Ainsi faisait le frelon, parfois les soirs d’été lorsque la fenêtre était ouverte, croyant entrer au cabaret du Tout Permis. Et vous savez bien, vous tous, ce qu’il advient bien souvent à ces insolents et irrespectueux jeunes fats ? Ils prennent, tôt ou tard, un coup de torchon, pas le premier s’ils sont malins, pas le deuxième s’ils entrent en fureur, mais ils prennent, tôt ou tard un bon coup de torchon, s’étalent dans la poussière et craquent sous le talon d’un nanti, d’un possédant, d’un propriétaire.

C’est bien ce qu’il advenait, chaque été, un soir ou l’autre, aux frelons ivres venant du jardin. 

 

Les braconniers 

Braver l’interdit, s’asseoir un tantinet sur la loi, gruger ses représentants était, pour le père et quelques voisins, aussi important sûrement que le butin procuré par le forfait. Ainsi de ces pêches aux filets tendus en travers de la rivière, ces rapines furtives que les garde-pêche traquaient par les chaleurs de Juillet à l’époque des basses eaux : les braconniers du Luy, en quelques minutes, se parlant à mi-voix, brouillaient l’eau bientôt couleur de terre où ablettes, goujons, aubours et cabots aveuglés tentaient ces fuites impossibles achevées la plupart du temps dans la nasse des filets. D’un habile mouvement tournant resserré vers la rive, on refermait le piège grouillant d’éclats d’argent pendant que moi, l’enfant, veillais à l’orée des chemins prêt à siffler doucement au vu de la silhouette lointaine d’un quelconque gardien de la loi.

J’aimais ce rôle essentiel qui augurait des regards de fierté allumés en chaque visage, quand, le délit accompli, chacun des braconniers s’en retournerait par le chemin de terre vers le haut du coteau, avec son sac de jute empli de poissons tressautants. 

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L’accordéon à la radio 

Sur les airs virevoltants du bal musette, le dimanche matin vers les dix heures, ma mère préparait les vêtements pour la messe. Nous sentions le détachant, le fer à repasser et la brillantine, nous quittions Aimable, Vershueren et Azzola pour nous diriger, graves et droits, vers l’église.

 Nous passions ainsi, en peu de temps, d’une java frottante sur les bords de la Seine au Veni Créator solennel sous le regard blasé des apôtres de la Cène. 

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La grande armée 

De sa main jaillissait une bille de verre, une agathe blanche torsadée de vert, et ses yeux suivaient fébrilement sa course. L’armée noire s’abattait par pans entiers, du capitaine, à l’avant, aux sous-officiers et aux hommes de troupes alignés en colonnes. Une saignée dans l’escadron, des corps amoncelés roulant encore le boulet de l’armée des rouges avait frappé. Se rendant coup pour coup, les deux blocs combattaient, en carré, en triangle, par petits groupes venant de face ou surgissant sur les flancs, jusqu’à l’arrière-garde et les renforts…

Sur les carreaux ocres de la cuisine, près de l’âtre, avec les vieilles cartouches que son père lui donnait, l’enfant était, à Austerlitz ou Waterloo, tour à tour, Napoléon ou Wellington. Il épargnait toujours la vie d’un jeune sergent dont il avait aimé l’histoire à l’école, Cambronne qui, rescapé de toutes les batailles, gravissait peu à peu tous les échelons de la hiérarchie militaire jusqu’à se retrouver général et enfin Empereur.

Sans favoritisme aucun, ou presque, uniquement par le fait du hasard, d’une bille qui roule, ainsi refait-on « l’Histoire » qui avait, il est vrai, un bien mauvais lanceur. 

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Les chenets 

Deux grosses gouttes d’or oblongues où la lampe foudroyait un soleil, deux grosses gouttes d’or de la taille de la main sur le gris de la plaque de fonte et sur le noir de l’âtre. Sur l’or, les fruits des saisons, les volcans et l’éclair, un incendie d’été, la fournaise des blés craquants au rythme des flammes qui dansaient, deux grenades de guerre, deux visages éblouis aussi…

Entre le reflet immobile de la lampe et les illuminations scandées du feu, les regards s’enfouissaient pour se perdre… 

Comme en l’étoile que regagnerait l’infime poussière errante dans l’infini, l’infime vie qui, obstinément, au delà du reflet, chercherait à rejoindre ce qui peut être.

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 Le sport 

Quand s’érigeaient ces jeux codifiés sur les prés verts, on pouvait voir là, sans doute, la nécessité d’instaurer sur ces espaces libres, où nos corps parfois semblaient se perdre, une privation, une contrainte que sais-je, un ordre qui ne serait point du règne de cette omniprésente nature en lequel naissances, semailles, récoltes, cueillettes. abattages, mort et vie, oscillaient entre les danses immuables des saisons, les caprices du temps et les fluctuations de la taille de la lune.

Aussi sur le carré d’un champ, entre poteaux de bois que nos mains avaient taillés longuement, s’engageaient de féroces combats autour de balles et ballons de tout acabit, sur les chemins sinueux cavalcadaient les teignes sur leurs bicyclettes ainsi que forçats du Tour de France, contre le moindre mur claquaient les balles comme à Roland-Garros… 

Chaque instant de liberté amenait ce jeu précis des corps que l’on enfermait dans les règles strictes du sport avec, en nos yeux, les modèles de ces nouveaux dieux, ces héros, ces champions auxquels on s’identifiait jusqu’à l’épuisement. 

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 Les chantres 

Leur chant montait l’un après l’autre, couplet après couplet, du haut de la tribune au fond de l’église. Un fracas de cloche les recouvrait un instant, l’harmonium les relançait tour à tour alors qu’en bas les femmes aux timbres aigus se laissaient engloutir par ces sons graves et mâles comme soumises et dépendantes, comme plaintes étouffées d’esclaves que submergeraient les grondements dominateurs des affranchis.

Le choeur résonnait bientôt comme un combat de voix une lutte d’influences où s’écouleraient paroles que personne n’écoute, attachés que seraient les gladiateurs à porter encore plus haut leur mélopée rugissante…

Le premier coup du Sanctus sonné au clocher les réduisaient tous au silence. 

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 Les cartouches 

Il s’asseyait à la table, le soir après le repas, et préparait ses munitions pour la chasse de l’aube. D’un léger coup de maillet il sertissait l’amorce, d’un dé a coudre empli jusqu’au bord il faisait couler le flot brun de la poudre, enfonçait une bourre d’étoupe par-dessus laquelle un nouveau dé, empli de plomb, s’égrenait comme pluie.

Il finissait par clore la cartouche d’une fine rondelle de carton, puis l’installait dans la sertisseuse, minuscule ustensile de fer muni d’une manivelle.

Il alignait ainsi une dizaine de cylindres de toutes les couleurs, bien dressés sur leur culot doré, pesant leur bon poids de mort 

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La chasse aux rats 

Les viles canailles de l’ombre balançant, sur la poutre vermoulue d’un plafond noir, passaient telles les âmes des trépassés, fugaces surgissants entre les nuits… 

L’oeil de l’homme frémissait de dégoût et s’allumait de haine, l’oeil de l’errant voyait la flaque pâle d’un Dieu immobile qu’il lui fallait fuir. 

Les rats regagnaient alors toujours les ténèbres, et l’homme, resté seul, fouillait l’invisible des choses et des non choses. 

 

 

Les bruits de la ferme 

Les volets, qu’on ne parvenait jamais à bien fermer tant le bois avait travaillé laissaient toujours, passer un rai de lumière traçant sur le mur un grand « T ». Je fixais cette lettre dans la cacophonie du jour qui se levait sur la ferme, poules qui caquettent, vaches, dans l’attente du pré secouant leurs chaînes, cochons réclamant leur pitance du matin, hirondelles déjà en leur ronde incessante des nids des granges aux champs baignés d’aube, jappements brefs des chiens, piaillements des moineaux à la crête des toits ou juchés sur les pommiers…

Je fixais ce « T » de feu au mur vert de la chambre et inventais le nom de pays étrangers et fort lointains dont les noms commençaient par cette lettre d’or : Tenemelek, Torsitanaboul, Tahatalitoudou, Tabalitokora, îles le plus souvent ou le Tahoutan prestigieux, plantigrade géant à la fourrure fauve, régnait dominateur et terrifiant. Il possédait plusieurs cris que, les yeux fermés dans la molle tiédeur des draps, j’écoutais serein. Caquetant dans sa promenade, grognant dès qu’il se découvrait une petite faim, meuglant lorsqu’une proie lui résistait, jappant quand il était heureux et sifflant ou piaillant pour appeler sa moitié, le Tahoutan de Torsitamaboul, comme celui de Tenemelek, de Tahatalitoudou ou de Tabalitokora, s’endormait toujours dans un « T » de lumière comme le soleil en dessinait d’innombrables sur le sol de ces pays là.

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Les chemineaux 

L’un grand et maigre, l’autre tout petit et tout aussi maigre, l’un avec des airs de Tati, l’autre de Chaplin, l’un bonasse et soumis, l’autre teigneux et acariâtre, deux clochards, deux errants, deux journaliers qui se louaient ça et là par les fermes et dépensaient dans les fêtes des villages leurs menus gains à boire, à boire et encore boire. Ils étaient à la fois la bonne conscience des gens qui leur offraient gîte et couvert, et leur mauvaise dès que Bacchus avait accueilli ces trublions en son sein. Alors, tels les fous du Moyen-Age, ces pelés, ces galeux devenaient la risée des soirs de fête dès qu’ils se mettaient à danser seuls, titubant dans les granges où se donnait le bal.

Quolibets, moqueries, bousculades, aspersions, crachats, jurons que sais-je, se déversaient sur les gueux. Le bon peuple riait de ces polichinelles qu’emportaient les rires et le vin dans leurs pirouettes, leurs chutes, leurs révoltes parfois, leurs colères aussi qui ne faisaient que raviver la flamme perverse des tortionnaires…. 

On les retrouva 1’un après l’autre au petit matin d’un même hiver, dormant bleus et glacés en quelque fossé, ayant emporté avec eux la bonne conscience des gens du village et leur ayant laissé, généreusement, l’autre. 

 

L’arribère 

 On désignait le pré qui bordait le ruisseau du nom de  » Belle Rive », terre humide et grasse que l’eau en crue de l’hiver parfois recouvrait, et qui au printemps offrait l’ondoiement lustré des foins balançant sous la brise, les effluves et couleurs des mille fleurs et plantes qui l’inondaient.

L’été, les troupeaux recherchaient l’ombre des grands chênes sur la lisière, un léger vent portait la fraîcheur de l’eau. Couché dans l’herbe, le regard se noyait dans le bleu du ciel, les paupières bientôt s’inclinaient…

Sommeil… 

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Les chants 

Pour ces chants qui s’élevaient entre les murs chauds de l’auberge ou, dans les volutes de fumée, les faces rubicondes de chanteurs rougeoyants s’ouvraient en choeur, pour ces chants qui vous menaient vers prés, vallées et monts, où des âmes pleuraient en de nostalgiques promenades qui une amante envolée, qui un fils couché par la guerre, pour ces contes qu’un vieux rieur distillait entre les poils de sa moustache, pour ces histoires du pays vert, pour ces rires, pour ces quintes de toux jaillis du tabac gris, pour ces chants qui recouvraient à nouveau le son des bouteilles contre les verres, pour cette pullulante vie d’un soir de fête à l’auberge, les enfants, dans un coin, se faisaient si petits, si petits qu’en leur visage on n’apercevait plus que leurs grands yeux ouverts, étincelants comme gouttes de rosée, infimes sources frissonnantes entre les noirs et majestueux rochers, insignes rus sous les grands chênes dont les branches auraient raconté alentours 1’étrange histoire qu’avait été leur longue vie. 

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La chasse 

– Toi, l’enfant qui a armé ton bras d’un canon ainsi que les aînés, toi l’enfant qui t’enfonces en la solitude des sous-bois poussé par l’instinct du chasseur ainsi que le sont les aînés, toi qui t’apprêtes à accomplir le geste fatidique de la gâchette qu’on presse, toi l’enfant sais-tu qu’en ce jeu cruel auquel tu t’adonnes, tu frôles le crime dont s’enorgueillissent les aînés ? Dans la vol foudroyé d’une grise perdrix, dans la course culbutée du lièvre roux, dans la vie ivre soudain anéantie, c’est un peu de toi-même qui, peu à peu, s’engloutit… 

– Moi, l’enfant, si je m’empêchais de marcher dans les traces des aînés, n’est-ce pas ma mémoire en entier que j’effacerai ?

 

La maison de Cantou 

Deux cent cinquante années, mille saisons ont coulé sur elle, mille saisons de froid, mille saisons de feu, mille saisons de bois, mille saisons de fer, huit patriarches ont tracé chaque jour une croix sur le pain, huit mères fruitières ont fait reluire les cuivres, tendu des rideaux aux fenêtres, et, dans les chambres, ont vagi vingt enfants peut-être, dont la plupart s’en fut un jour loin d’elle. Son jeune coeur battit pour un roi, maintenant brinquebale encore, mais est-ce pour une république? N’est-ce pas plutôt ce pleur long, profond comme un silence lorsque la pluie sur son toit trottine, qui l’emmène hors les ans à ne plus regarder seulement au loin que la ligne bleue du coteau ? N’est-ce pas ce rire, craquant comme ses poutres aux jours torrides de l’été, qui l’étire vers l’autre siècle à oublier les temps enfouis ? Maintenant qu’elle sait que toujours la main d’un maître doucement la caresse, maintenant qu’elle sait qu’elle n’a plus à aimer, à protéger, à combattre, elle peut paisiblement suivre le vol hésitant des feuilles d’automne, le passage hautain des oiseaux de l’hiver, le retour des hirondelles de juin, et, sur le bleu des crépuscules d’été, les glissades des avions lointains qui traînent leurs queues blanches, lentement, lentement, comme des écharpes agitées en signe d’éternels au revoir.

  

Le chemin 

Pendant un bon kilomètre il fallait marcher sur ce petit chemin fraîchement goudronné, toujours le mène petit chemin pour se rendre à l’école, au catéchisme, à la messe ou à l’épicerie, toujours le même petit chemin, chemin de contrainte ou chemin de la dernière liberté avant d’accomplir son devoir d’écolier, d’enfant de Dieu ou d’obéissant commissionnaire. Marcel, Roger, Jean et Gérard racontaient, tout en marchant, des histoires. 

Mais lesquelles ?

 

Châtaignes et champignons 

Partir dans la rosée des prés, dans l’ombre des sous-bois entre fougères d’or et rouge soleil d’aube, partir dans l’insouciance des âmes naïves attachées aux choses puériles, partir comme un guerrier sans armes avec sa panoplie de découvreur d’îles, les yeux béants prêts à se laisser envoûter ou séduire, partir pour le désir d’une odeur ou d’un vent, d’un chant d’arbre ou d’ oiseau, d’une rondeur brune tapie aux herbes, partir pour le plaisir d’un corps qui tout à coup se penche et s’agenouille, d’un bras qui brusquement s’abaisse, d’une main tremblante qui recueille et s’emplit… 

Partir dans la rosée des prés où les traces de pas dessinent les lignes de ces marches que l’on pourrait dire inutiles, pointillés hésitants sur les verts feuillets du temps où s ’écrivent histoires sans paroles seulement de silence, comme chansons de gestes… 

Partir dans les ramées de septembre, se suspendre du regard à cette branche là, et tel le corbeau bleu porté par la brise d’aube, ouvrir ses ailes roses et enfanter la brume… 

 

La chatte aux trois couleurs 

On disait d’elle qu’elle était la descendante d’une espèce fort gourmande et quelque peu voleuse qui portait, aujourd’hui, sur sa robe aux trois couleurs, la trace des méfaits d’une arrière grand-mère qui promenait autrefois sa toison blanche et pure, ainsi que toutes ses consoeurs, dans les cuisines odorantes d’un château du Moyen-Age. On disait que cette arrière grand-mère, emportée par une gourmandise insatiable, aimait à rôder autour de l’âtre où, sur le feu, bouillaient marmites et crépitaient poêlons quand ce n’étaient rissolantes broches, et là, bien souvent, d’une patte agile ou d’un coup de gueule preste, chapardait qui un boudin bien suintant, qui une grive moelleuse, qui un chapon doré tôt emportés en quelque recoin d’ombre et derechef engloutis.

Jusqu’au jour où, flairant la rôtissoire sur laquelle tournait un rond cochon de lait, juchée sur le bahut de bois et tendant désespérément sa patte, elle perdit subitement l’équilibra et s’abattit aux braises charbons et flammes dans un miaulement de douleur. Elle n’y périt heureusement pas mais conserva, sur sa robe, les trois couleurs de son forfait : sur le blanc originel, les taches noires des charbons et les saignées jaunes et roussies du feu de l’âtre, les trois couleurs qui la désignèrent, et avec elle toutes ses descendantes, aux railleries et moqueries des cuisiniers, marmitons et maîtres de maison.

Aussi, lorsque je voyais la chatte parfois fixer goulûment le contenu de mon assiette, je ne pouvais m’empêcher de sourire an pensant à sa pauvre grand-mère. Mais tout aussitôt je ne pouvais que bénir las hasards de l’Histoire qui l’avaient faite si belle en lui offrant cette superbe robe aux trois couleurs. 

 

Les billes dans l’escalier 

Du bord de la plus haute marche, il suffit de lâcher une poignée de billes et de leur laisser dévaler à leur convenance 1’escalier jusqu’à ce qu’elles s’arrêtent une à une – ce qu’elles ne manquent pas de faire avant la dernière marche pour peu que l’escalier en contienne plus de dix-sept – puis ensuite, après avoir éliminé la dernière, celle qui a descendu le moins d’obstacles, de refaire l’identique opération, du haut du même escalier, un nombre X de fois égal à ( x – 1) billes, éliminant chaque fois la traînarde pour n’en conserver plus qu’une que l’on décrète championne du monde, reine d’un jour, triomphatrice du grand prix etc… il suffit de faire simplement tout cela pour s’apercevoir que le monde ne fonctionne pas différemment quand il doit désigner ses élus. L’ennuyeux réside dans le fait qu’au jeu de la vie, contrairement au jeu de billes il n’y a qu’un seul lancer pour désigner les héros, et je sais, pour avoir pratiqué souvent l’exercice avec les petites boules de terre, que si l’on répète les parties, ce n’est jamais, non jamais, les mêmes qui gagnent, et pas nécessairement non plus les mêmes qui sont éliminées. 

De là, j’en conclus que ce mystérieux lanceur de vies, que l’on dit présider à toutes nos destinées, est un petit, petit, très petit et bien mesquin joueur. A moins qu’il n’attende que chacun de nous ait fini de rouler pour…

Bon, passons. 

 

Bouleversement 

Jamais le monde ne reverra tel bouleversement que celui qui s’abattit sur les campagnes dans les années cinquante de l’ultime millénaire, avalanche d’objets de plastique et métal mettant à bas les vestiges de l’autre ère. Balayés les meubles de bois par les cuisines, vaisseliers noircis de fusée, armoires et buffets aux portes couinantes et collantes des graisses d’innombrables festins. En lieu et place trônèrent de blanchâtres et lisses cubes de Formica. Rayés du monde des utiles les chars, charrettes, tombereaux et traîneaux que supplantèrent des remorques à pneus, occis les boeufs massifs qu’un tracteur rouge remplaça par les étables. Charrues et herses, râteaux et faneuses, laissèrent leur place à de nouveaux locataires flambant neuf la ferraille et ayant perdu le timon. Voitures à chevaux, adieu, vive l’automobile, bonjour les cubes émaillés des frigidaires et gazinières, le faux bois des TV rejetant aux greniers les radios en demi-cercle. La terre battue des souillardes se recouvrit de carreaux de grès, les cheminées ne s’illuminèrent plus de flammes et de braises, occupées par poêles et mirus puant le fuel. En cinq ans, tout fut consommé, le progrès s’engouffra dans les campagnes allumant dans les yeux des gens la fierté et l’orgueil des premiers pionniers de l’Ouest qui se crurent dépositaires du pouvoir humain sur la terre sauvage… 

Jamais le monde ne verra tel bouleversement que celui qui, à la fin du même millénaire, frappera les campagnes. Les fils de ces mêmes pionniers de l’Ouest  » sauront alors qu’ils n’étaient aucunement dépositaires du pouvoir humain sur la nature redevenue sauvage, lorsque les fermes, peu à peu. s’abandonneront aux ruines et au silence… 

Car l’être ne parvient jamais à croire que dans l’extase d’un glorieux instant où il se trouve par hasard transporté, dans l’éblouissant spectacle du pouvoir qu’il exerce sur le monde, s’insinuent, déjà visibles, l’insignifiante fissure, 1’imperceptible tremblement qui sont l’augure d’un inéluctable et irréversible effondrement.

Comme en chaque explosion de vie s’inscrit tout aussitôt sa déchéance…Comme dans chaque chose que l’on observerait avec acuité se lirait et la lumière la plus intense et l’obscur le plus dense, chacun de ces deux ennemis attendant un fléchissement de l’autre pour mieux régner, passagèrement, en maître. 

 

La Héouguère

Cela se traduirait an bon français par la fougeraie. Et il est vrai qu’on n’aurait su autrement la nommer dans son moutonnement de ces plantes antédiluviennes qui du vert tendre du printemps tendant leurs crosses d’évêques s’ en allaient s’assombrir des verts profonds de l’été ainsi qu’une forêt océane, avant de s’éteindre lentement dans les ors et les pourpres de l’arrière saison, sanglantes et odorantes dépouilles de la terre. Les poulpes noirs aux écailles d’écorce semblaient surgir de leur ventre pour aspirer le ciel et les nourrir, les grands chênes versaient bientôt leurs larmes en feuilles sur les corps couchés à l’hiver entrevu.

Sur l’île de genets, au bout de la péninsule de bruyère, un Robinson écoutait le chant du vent entre les bras des poulpes, et priait Dieu pour que ne vienne, sur l’étendue verte, nulle voile blanche. 

 

 Le Frèrou 

Voilà un bout de champ sur l’humble mamelon, où, lorsque vos pas vous mènent et qu’assis au sommet vous contemplez le monde, vous régnez en plein coeur d’une étoile de terre. Embrasez l’horizon, la vue est une ronde de coteaux bleuissants, un cercle de cinq lieues où le ciel se repose, coupole aux douces franges. Et les dix-huit clochers qui se tendent vers elle les dix-huit flèches sombres dressées sur les villages semblent piliers du ciel enracinés profond à l’extrême des branches de l’étoile de terre. 

 

 La Vigne

Du haut de sa pente, le regard se trouvait au même niveau que la cime des chênes et châtaigniers qui la bordaient. Un minuscule ruisseau naissait là, au creux du versant, d’une source fontaine jamais tarie même aux plus chauds étés et alimentait un peu plus bas le lavoir avec un gros tronc d’arbre qui retenait l’eau. L’herbe était belle et dense, les bêtes allaient boire au lavoir et, sous las chênes trouvaient l’abri contre les traits de l’averse comme contre les rais de feu de l’été. Et quand meuglait l’une d’entre elles ainsi qu’un appel à regagner l’étable, l’écho de son ennui s’en allait s’étendre et rebondir sans fin dans la pli du ruisseau, de tronc en tronc, entre collines, pour s’en aller mourir dans la plaine du Luy… 

Il fallait que l’enfant compte les secondes, les scandant d’un bâton frappant le sol, pour prolonger le plus longtemps possible l’écho et le pousser plus loin encore jusqu’à recouvrir le monde, il fallait que l’enfant compte les secondes pour frôler les limites de ce qu’il ne savait ni ne voyait, il fallait que l’enfant compte les secondes pour éprouver la force de son pouvoir. 

A chaque meuglement d’une vache qui s’ennuyait, il fallait que l’enfant égrène les secondes pour s’emparer des infinis…

 

Le confessionnal 

En la petite maison noire toute en bois, la pièce du milieu était occupée par le maître de maison. C’était, de loin, la pièce la plus confortable avec siège et coussinets, les deux autres, de chaque côté, ne disposant que d’un agenouilloir et étant, de plus, très exiguës étaient réservées aux hôtes de passage qui venaient chercher là, auprès du généreux donateur subsides et offrandes susceptibles de les aider à endurer la rude et triste vie qui avait toujours été leur. Car faut vous dire que ces visiteurs là n’étaient point de ces grands seigneurs dont l’âme pure et blanche pouvait se lire en leur regard. Ce n’étaient que rôdeurs et manants de la plus vile espèce, bandits de grand chemin et braconniers des champs, coquettes jouvencelles, encore lubriques damoiseaux et époux infidèles, jaloux congénitaux ou envieux tout autant comme fieffés menteurs et détrousseurs de dots, médisantes commères et voleurs d’héritage sans parler des triviaux frappeurs de bêtes, de femmes ou d’enfants, ni des cruelles et revêches matrones et tyranniques belles-mères, quand ce n’étaient fainéants de naissance, ivrognes invétérés, grossiers rufians, aïeules au mauvais oeil ou vieillards atrabilaires verdis par l’avarice.

La petite maison bourdonnait à peine tant les voix se faisaient basses, celle du maître pour masquer sa honte de ne pouvoir donner plus, celles des malheureux errants pour cacher aux suivants la grandeur du merci et le poids du magot. 

 

 Le chien 

Tu naquis, le chien, à l’âge de mon enfance où s’arriment mes premiers souvenirs, et tu t’en fus à cet âge autre où se quitte cette enfance, juste avant l’adolescence. En cela tu demeures en moi comme ce lien ténu entre toutes joies et peurs, entre découvertes et émois soudains, ivresses et pleurs, tu restes cette ombre de la mémoire qui frôla longuement mes pas, ce témoin, cet ami de tous les instants qui me cherchait sans casse de son regard si doux, qui semblait n’espérer qu’en moi et qui ne paraissait exister qu’à travers mes gestes ou ma voix, qui semblait se situer plus loin que tout l’amour humain.

Tu vécus, le chien, en ta robe blanchâtre et ton museau sombre, l’aube de ma vie de petit d’homme, tu t’en fus en ta robe blanchâtre et museau grisonnant emportant ce dernier pleur d’enfant que tu imaginas sans doute encore être un rire ou un dernier jeu.

Mon chien.

 

 Les chiens de chasse 

Chiens de chasse roux et blancs, tachés de nuit ou flaqués de soleil, aux yeux pochés et las, aux longues oreilles pendantes qui vous donnaient un air si triste, chiens de chasse aux pattes courtes et musclées qui dandiniez vos corps comme font les oies grasses, quand vous vous rassembliez en meute, à l’aube, dans l’ombre de vos maîtres harnachés et que, tout à coup dans la rosée rouge, l’un d’entre vous flairait l’effluve de la bête, la fièvre s’emparait de vos corps, le feu s’allumait dans vos yeux, le tonnerre grondait en vos gorges et rebondissait par les vallons portant au loin l’écho du vivant resplendissant et vorace dont les sons graves et profonds coulaient lentement sur l’âme de l’homme à la fois comme un chant de deuil et comme un chant de triomphe. 

 

 Le corbillard 

Lorsque la mort s’en était venue chercher quelque âme il restait, aux vivants du village, à inviter le corps désormais vide à regagner son lieu de repos aménagé au cimetière Ca qui obligeait le voisinage, quatre à six hommes des plus robustes, à tantôt pousser, tantôt tirer une simple charrette à bras dont les roues cerclées de fer, tout au long du chemin qui séparait la maison du mort de l’église, chantaient la chanson aigre et crissante d’un Satan ricanant comme en écho à la voix languissante du curé qui, elle, s’efforçait vainement de trouver le tempo mélodieux des anges du paradis

Entre ces dissonances qui ne cessaient de s’affronter, il m’étonnait fort que le malheureux défunt, glissant en sa caisse de bois vernie, pût sereinement se déterminer, et il me plaisait alors de l’imaginer dans un dernier effort, se bouchant les oreilles et hurlant :

 – » Carape, Diu Bîban, e desha-t me causir  » 

 

Les couturières 

De l’aube au crépuscule, elles s’installaient durant trois ou quatre jours sur des chaises de paille, offrant leur rond derrière à la chaleur de l’âtre, et officiaient ainsi avec des gestes solennels de prêtresses antiques dans les odeurs feutrées des tissus qu’on déroule et les claquements de ciseaux avalant les étoffes. Les silences étaient brefs. Les recouvraient souvent de longs sermons s’envolant de leurs bouches dont les lèvres serrées sur le dard d’une épingle confessaient haut et fort les méfaits du village, tantôt les absolvant, tantôt réclamant pénitence…

Dans le bruit saccadé des machines à coudre que leurs pieds, pantouflés de gris animaient, balancements rythmés d’ostensoirs jumelés sur les pédales d’harmoniums cliquetant de dissonants cantiques. 

 

 Le curé et la ciboire 

Il existait entre la prêtre et la calice sacré une telle similitude de symboles qu’en mon âme d’enfant je ne pouvais les dissocier, la même austérité des formes, solennité et grandeur dans leur présence dressée l’un sur l’estrade et l’autre sur l’autel, la même attitude de repli secret après le cérémonie qui les voyait regagner, l’un la sacristie et l’autre son tabernacle, l’identique sens de l’apprêt, l’un dans son surplis blanc et l’autre sous la délicate serviette de coton immaculé, la similaire sévère menace envers les fidèles prosternés, lui, l’homme dans son regard étincelant, et lui, l’objet dans l’éclat d’argent que la flamme d’un cierge enluminait…

Et lorsque le prêtre, à l’instant de la communion, levait haut le ciboire l’image qu’il donnait de la justice divine avait la démesure du bourreau, de l’exterminateur brandissant à bout de bras l’instrument de son terrifiant et souverain pouvoir. 

 

 Les hirondelles 

Combien étaient-elles cette année à retourner sur leur lieu de naissance, en cette grange à bâtir entre poutres et solives les nouveaux nids de terre, combien nous avaient encore aimés pour conserver le souvenir d’un lieu, franchissant mers et monts, combien aussi n’avaient pas rallié le havre et dépassé leur vie des quatre saisons.

Chaque été je dénombrais les nids, mesurant ainsi la force du lien qui nous unissaient, nous les hommes figés à elles les migrantes, la force du rêve qu’elles amenaient à dériver en nous, dans le vol de leur ventre blanc ou nous lisions les paysages d’au-delà les mers, la force de croire surtout que, peut-être, le temps n’était qu’un leurre puisque toujours recommencé, puisque les hirondelles, comme les beaux jours, nous revenaient immuablement , nous les sans doute immortels.

  

Deux chansons 

Vingt- deux écoliers entre les haies d’aubépine que Juin enrobait de blanc, vingt-deux voix chétives qui égrenaient les perles de deux chansons comme pétales qu’une petite main effeuille.

L’une commençait ainsi :

– Mes jeunes années… courent dans la montagne… courent par les sentiers… tout emplis de fleurs…

Et l’autre :       

– Fleur d’épine, fleur de rose c’est un nom qui coûte cher… Car il coûte double triple la valeur de cent écus…

  Les voix se sont perdues entre deux vallons, là où coule un minuscule ruisseau. Sans doute ont-ils cessé de chanter, ont posé leurs chansons sur le filet d’eau et s’en sont allés jouer ailleurs entre ce nuage rose du couchant et la prairie bleue d’un ciel accueillant, sans doute une maîtresse au chignon gris porte-t-elle toujours, de temps à autre, un regard amusé sur leurs ébats, assise confortablement, ses deux fesses bien posées, chacune dans un cratère de la lune. 

Sans doute…

 

Le dimanche matin 

Le dimanche matin, du haut du coteau, j’écoutais hurler les chiens, tonner les canons, crier les hommes. J’aimais leur folie presque irréelle, j’aimais aussi la ruse d’un vieux lièvre fuyant que le fracas des fusils rendait plus libre encore.

 Verra-t-on toujours des loups, la salive aux lèvres, poursuivre les troupeaux ?

Verra-t-on  toujours des lions rugissants épouvanter les gazelles ?

Verra-t-on toujours des tueurs radieux se repaître d’un sang versé ?

Verra-t-on toujours brûler en vain une étoile qu’un majestueux cratère cerné de fumées noires s’apprête à engloutir ? 

– Oui ! répond aujourd’hui cet adulte atteint de cécité d’enfance.

– Pas sûr ! murmure une voix lointaine.

 

 Les doigts violets 

Petites mains d’enfant, fragiles comme la tige des pensées mauves que le moindre souffle de brise parait pouvoir ployer emportant ses pétales d’avril comme de douces larmes, petits doigts d’écoliers qui rodez fureteurs et curieux du pupitre au visage traçant en l’air les signes saccadés d’un indicible ennui, vous cessez parfois votre danse espiègle et insouciante pour vous fermer alors tel un étau féroce, dans un geste nerveux plongeant vers un encrier un outil métallique et traçant au cahier de longs serpents de lettres. 

Petites mains, les taches d’encre qui maintenant vous souillent, cette encre violette ou bleu de nuit, n’est-ce pas le deuil annoncé d’une enfance qui vous quitte ?

 

Enfants de choeur

Les enfants, en leurs belles aubes blanches, avaient la pâleur des cierges de la vieille église et le regard lumineux de la flamme qu’ils contemplaient tout en mesurant ces gestes de vieux prêtres qu’on leur demandait d’accomplir, lenteur d’un pas glissé, d’une main qui se soulève alors qu’en eux bouillonnaient chaos et tempêtes.

Le crucifix de bois, qu’ils portaient suspendu d’une corde encerclant leur cou d’oiseau, pesait son poids de morale que, sitôt la messe achevée, ils jetaient au vieux clou de la sacristie pour s’envoler à grands coups d’ailes, tel un vol d’étourneaux qu’appelle le vent libre.

 

L’épicerie

Cirage Lion Noir, savonnettes Cadun, savon Le Chat, dentifrice Colgate, tabac Caporal, papier cigarette Job, brillantine Roja, lessive Omo, bottes Baudou, espadrilles Etché, beurre Lanquetot, chocolat Poulain, café, Biec, biscottes Paré, biscuits l’Alsacienne, petits beurres Lu, pâtes Lustucru, sucre Beghin Say, huile Lesieur, margarine Astra, moutarde Amora, lames Gillette..

La marque avait déjà dévoré le produit lui-même et Alice servait derrière son comptoir de maîtresse d’école sur lequel trônait une imposante balance à plateaux avec une aiguille, semblable à celle des vieilles horloges, dont la pointe hésitait longuement entre deux divisions du cadran.

Après la messe les femmes se rassemblaient là, un panier-filet à la main. Alice marquait sur un cahier, les voix se faisaient denses, une pièce parfois chutait d’un porte-monnaie ouvert et les têtes à l’unisson d’un coup se baissaient pour entrevoir la destination de la fuyarde. Alice posait un quartier de fromage engoncé dans le papier sulfurisé blanc : on scrutait anxieusement l’aiguille de la balance qui hésitait toujours entre deux divisions, un silence bref sous les yeux plissés, Alice donnait la sentence, les voix comme soulagées reprenaient leur cadence…

Cirage Lion Noir, savonnettes Cadum, savon Le Chat…

  

 L’espérouquère 

Assis en rond, ils se réunissaient le soir dans les granges de Novembre autour d’un amoncellement d’épis de maïs qu’un à un ils prenaient pour, d’un geste preste de la main, les dénuder arrachant les fanes. Sous la lampe faible les paniers s’emplissaient, le poêle ronronnait, une odeur de vin chaud, de châtaignes grillées s’insinuait entre les conversations interminables.

On aurait pu croire assister là, à l’un de ces rites sacrificiels de l’aube des âges, ces temps où de féroces guerriers dépeçaient, solennels, écaille après écaille, l’animal sacré censé les protéger de l’effrayant néant rôdant par la nuit alentours.

  

 La luge 

Jamais neige ne fut si blanche, jamais les champs ne furent si beaux, jamais les cris si profonds, jamais les rires si clairs qu’en ces hivers d’ailleurs et d’autrefois où des enfants au nez bleu, sur luges et traîneaux de bois, s’envolaient pour ce long rêve qui m’en finit pas de survivre, ce court voyage dont j’approche la fin, maintenant que me voilà…vieux.

 

 Les feux de l’hiver 

Aux beaux jours de février, ces jours brefs de froid sec que noyait le faible soleil pâle, sur les terres jaunies où s’érigeait encore les tiges grises des maïs vides d’épis, squelettes filiformes qu’abattaient bientôt les faucheuses, on dressait de longues lignes d’épaves mortes, amoncellements ligneux et flétris, vestiges des récoltes passées sur lesquels dansaient peu après les flammes.

Et, par la nuit tombante, lorsque le brasier s apaisait et doucement lâchait d’ hésitantes fumerolles, on pouvait voir des traînées rouges strier l’ombre des champs, barreaux de sang sur des geôles de ténèbres entre lesquels s’agiteraient encore de voraces démons. De leur fourche brandie, ils jetaient aux feux mourants d’enfer ces dernières âmes d’un été à jamais perdu.

Avec ces effluves stagnantes qui vous submergent et vous parlent des temps usés que l’on a condamnés au bûcher. 

 

La bénédiction du bétail 

Passaient, lentes et pansues, les vaches rousses aux cornes en arc de cercle, puis, dodelinantes le pis balançant à chaque pas, les blanches aux cornes dressées vers le ciel, suivies du troupeau des pies noires, têtes baissées sur l’herbe des chemins, passait la procession meuglante que poussait de la voix et de l’aiguillon les hommes endimanchés.

Venaient encore les boeufs oranges, les gris et les noirs, par deux, liés par le joug, leur maître à l’avant, à quelques pas.

Du portail du cimetière, le prêtre, sur le défilé cornu, effectuait toujours le même geste du goupillon trempé dans le seau d’eau bénite puis brandi en l’air dans le geste du signe de croix.

Les bêtes poursuivaient leur chemin, nonchalantes, du même pas.

  

Les histoires vraies 

Mon père ne racontait que des histoires vraies, pas de fadaises ni d’entourloupes, uniquement des choses vraies.

Ces étoiles d’un soir, d’une nuit, plutôt, d’hiver des années vingt, ces étoiles par dizaines qui s’étaient mises à bouger puis à strier le ciel de lignes de feu, ces étoiles qu’il avait vu par dizaines puis par milliers soudain agiter l’immensité…

Cette boule de feu plongeant derrière la colline, une autre nuit d’un été de l’après-guerre, cette illumination qu’il avait voulu suivre courant vers le sommet, une boule de feu qui n’était plus qu’un incendie, une grange qu’avait atteint le météore…

Cet embrasement des cieux, là-bas vers le nord, ces canons à la gueule rouge de l’an 40 vers lequel on le conduisît avant la longue nuit des prisonniers.

Mon père ne racontait que des choses vraies, sans fadaises ni entourloupes, uniquement des choses vraies, ces choses où la lumière, toujours pleurait ses larmes rouges avant de disparaître sous l’ensevelissement de l’obscur.

 

Les fossés 

Davantage que les chemins dont nos pieds avaient galoché d’innombrables fois méandres et sinuosités, piétiné tout autant l’ombre et la poussière des jours brûlants que les flaques et les lavis glacés des hivers, davantage que ces chemins d’enfance c’est vers ces fossés qui les longeaient que s’en va serpenter ma mémoire douce.

Ici, une silhouette menue les enjambe et se main plonge au courant, là, une autre forme chétive s’accroupit et sa tête se penche, l’oeil rivé sur le creux bouillonnant, là-bas un dernier petit marinier pousse sa course suivant le flot : canyons d’argile rouge où s’engouffrait un torrent tumultueux, flot lent et puissant d’un fleuve majestueux, large rivière où s’étiraient les herbes, filet clair entre les cailloux d’un ru chantant, chacun de ces fossés, aux jours de pluie, offrait les mille spectacles de l’eau fuyante à ces trois ombres d’enfant qui d’un bout de bois, d’une ficelle ou d’un carton lançaient au courant radeaux, barques de pêcheurs ou vaisseaux pirates, bâtissaient moulins de saule, barrages et ponts de lianes, donnaient enfin la vie à d’étranges têtards de liège aux pattes d’allumettes, victimes s’enfonçant aux abysses ou héros surgissant d’un remous.

Dérisoires objets sur un minuscule décor avec lesquels, cependant, l’imaginaire de petits d’homme mettait en scène les flamboyantes épopées de leur nouveau pouvoir.

 

Mon frère 

L’aîné, le grand, le frère que l’on regarde toujours d’en bas et qui, loin, plus loin, plus haut porte ses yeux vers un ailleurs que le petit, le cadet juché sur la pointe des pieds cherche en vain à entrevoir.

 L’aîné, le grand, le frère à travers lequel l’on éprouve force et ruse, son pouvoir certes infime et son savoir pas moins, l’art de la comédie ou de la tragédie dans la puissance d’un rire ou d’un pleur, peut-être surtout, en cette ombre que l’on sait protectrice, la féroce envie d’éloigner solitude et peur.

 Mais, mon aîné, mon grand, mon frère, ce but que tu soutenais m’avoir marqué, ce ballon roulant au ras d’un des deux piquets plantés au petit champ jouxtant la maison, cinquante ans après je persiste à croire que dans ce sublime plongeon, du bout des doigts, j’avais bien détourné sa trajectoire remportant ainsi ma première victoire. Ce but là, tu l’as peut-être bien marqué, mon frère, mais ce n’était pas ce qu’il fallait que je me raconte pour grandir, et pour regarder ailleurs, ainsi que regardent les géants et les vainqueurs.

  

Gaby, Roger, Marcel et les autres 

Nous étions nés là, nous les fils de terriens, paysans, villageois, cul-terreux, bouseux, que sais-je, nous étions nés là sur ce bout de terre comme on dit, ce monde si petit, certes, mais bien rond, bien plein, bien à notre mesure, comme fait à notre échelle, à notre moule. Où les choses ne nous étaient pas offertes, où les choses qui mous manquaient nous les inventions à partir de celles qui nous cernaient. Où les gens m’étaient simplement que des personnes, ni rois ni gueux, sans prétention ni artifice, des personnes qui nous donnaient à voir à la fois l’universel humain et l’unique de chacun, l’originale empreinte qu’avait façonné, en chacune d’elles, le passage de la vie. Où l’espace que l’on aurait pu croire ordinaire et commun, ses images apparemment banales, nous offraient cependant tous les spectacles du monde. Où le temps nous tirait se révérence avec des airs toujours enjoués, où le temps au lieu de nous pousser vers le vide, consentait bien volontiers à nous conserver au chaud dans son ventre, où le temps jouait encore à cache-cache avec nous comme il sait si bien le faire avec les enfants. Nous étions là, amis de toujours, à croiser nos chemins, nos rires et nos cris, à mélanger rêves et désirs, peines et souffrances aussi, à échanger silences et paroles dans un jeu comme éternel sur cet espace clos et rond où nous réinventions l’histoire de l’univers.

Sous le regard amusé des grandes personnes, ce regard d’accompagnement doux qui ne faisait que nous traverser, nous les petits fantômes d’un tout petit bout de terre.

  

 L’harmonica

Pas de cheval ni de pistolets, pas d’immenses étendues, pas un seul canyon encore moins de ranchs, pas davantage de tribus d’indiens déchaînés, entraînés dans de féroces courses au coeur des bisons déferlant, non il n’y avait rien de tout cela dans le monde où je vivais, rien apparemment qui puisse me relier à ce Far-West qui hantait mes rêves d’enfant. Pourtant, si je réfléchis bien, il y avait une ou deux choses que je pouvais considérer comme communes à ces deux univers : j’étais moi aussi un cow-boy, un gardien de vaches – ô certes modeste puisque mon troupeau ne comptait guère plus d’une dizaine de bêtes lentes et pansues – et m’accompagnait tout le long du chemin le son de l’harmonica, ce petit instrument qui m’avait été offert pour un Noël plus riche que les autres. J’avais appris seul à en jouer et passais de longs moments, à l’appui d’un chêne sur la lisière herbue d’un champ, a déchiffrer note après note un air entendu à la radio jusqu’à le restituer couplet après couplet. Les sons qui sortaient de la boîte argentée étaient comme les chants de l’âme, une plainte, un pleur, une nostalgique ou inquiétante prière gui vous amenait à porter loin vos yeux vers la ligne d’ horizon là où le ciel et la terre semblent s’étreindre, se fondre ou se combattre, chercher encore, au-delà, un vide immense à combler et rencontrer alors en soi une béance infinie tout aussi dense et éternelle. Comme sur l’écho d’un chant indien qui parlerait à l’univers, le cri d’un visage pâle étranger que le vide soudain envahit.

 

 La fenêtre

Une fenêtre de bois noir où six carreaux ouvrent leur oeil quadrangulaire, une fenêtre de bois noir entrouvre ses bras , écarte un pan de mur maculé de fleurs grises et s’empare d’un lambeau de ciel que nulle âme au monde ne semblait désirer avant de le coudre entre deux volets et de le laisser battre tel un oriflamme d’oubli sur un manoir en ruines, tel un pavillon d’absence au mât d’un vaisseau fantôme…

 Derrière la fenêtre, dans le bleu, un enfant toujours regarde..

 

 Le guide 

Pourquoi ce corps qui avançait à pas lents suivant le sillon qu’avait tracé le soc à son passage précédent, pourquoi ce rôle de nabot, guide des bêtes tirant la charrue alors que, derrière, le père se cramponnait aux manches du « brabant » et, de la voix, conspuait ses boeufs ?

Pourquoi cette rythmique marche qui me conduisait, ligne après ligne, d’un bout du champ à l’autre avec un corps presque absent et le crâne qui bouillonne, pourquoi, là, une enveloppe de chair s’échinait à faire son travail sur la terre et pourquoi, à peine plus haut, un esprit vers les airs s’envolait, s’évadait d’une prison trop close ?

 Une chose était survivre, et l’autre, était-ce donc vivre ?

 

 Le broc 

J’allais à la fontaine ainsi qu’un chercheur d’or car au creux de verdure brillait la tache d’eau, un filon translucide sur lequel je voyais se mirer les futaies, tressaillir la branche qui balance, se pencher un visage tremblé d’enfant.

L’été était si chaud, le puits avait tari, j’allais à la fontaine ainsi qu’un chercheur d’or, un nomade au désert marchant vers l’oasis, un oiseau migrant plongeant vers la mer.

Une frêle main tenait un broc bleu, effaçait l’image sur l’onde et l’emportait en gouttes vertes, vertes comme feuilles des grands arbres qui veillaient là-haut…

Telles les feuilles des grands arbres qui le protègeaient…

Là-haut…

 

Grand-père 

Près de la cheminée, grand-père avait posé son âge dans son béret retourné sur ses genoux serrés. Et vers l’enfant qui contemplait le crâne sec et nu dont les rides ruisselaient sur le visage rose, le vieux, après avoir battu les cartes, les distribuaient une à une avec la délectation du magicien qui connaît la valeur de chacune d’entre elles. Commençait alors la Bataille, ce jeu qu’il apprenait à l’enfant hilare ou maugréant selon la découverte en se main preste retournant chaque image : un dix de trèfle lui arrachait un soupir, un valet de pique le frisson du vainqueur, l’as de carreau un cri de triomphe…

 Sur la dame de coeur que la vieille nain s’apprêtait à jouer, le regard de grand-père s’arrêtait…

S’ arrêtait… 

Mais l’enfant sans pitié, abattait déjà, son as de carreau.

 

Le haut du champ

Le champ le plus grand, le plus profond, le seul qui donnait au paysage morcelé de cet étroit plateau à flanc de coteau un semblant d’amplitude, le seul qui amenait, à votre regard, l’impression que s’allongeait loin la terre, et à vos jambes qui le parcouraient la sensation d’affronter une immense étendue.

On l’ensemençait très souvent de maïs, excepté l’un de ses flancs où, dessinant un triangle, une petite vigne étirait, entre piquets de bois et fils de fer tendus, ses ceps aux corps tordus et bras écartelés, quelques centaines de gueux comme crucifiés.

Aussi, au plein été, ne pouvait-on que s’apitoyer sur leur triste sort de prisonniers que semblaient garder les maïs géants, armée de fiers grenadiers au plumet haut perché, un couteau vert à leur ceinture, tendant, menaçants vers leurs victimes les sabres tranchants de leurs feuilles acérées.

 

 Henri 

Il fut un après-midi de février que baigna ce rais de soleil pâle aux reflets de pierre tombale sur lequel battait le glas d’une rose, peut-être, chapelle de Saïgon dont le choeur s’était empli des flottaisons d’âme d’un tout jeune homme glabre, couché en uniforme de gendarme troué de rouge, soldat de plomb moulé de bois qu’avait sculpté la haine sur les terres d’ Indochine. 

Il fut cet après-midi de février aux rais de soleil pâle…

 

 Les invitadous  

Ainsi que le voulait la tradition, on déléguait deux messagers, deux jeunes voisins ou parents des mariés, pour inviter le village à la noce prochaine. En chaque maison, après avoir récité leur compliment, on leur remettait un morceau de ruban coloré qu’ils nouaient autour d’une canne en bambou. A la fin de ce périple qui pouvait durer la semaine, fous chantant par les chemins, titubant sur leurs bicyclettes, emplis des agapes qu’en chaque maison ils s’étaient vus offrir, il n’était pas rare de les voir faire tournoyer leurs bâtons enrubannés de toutes couleurs ainsi que bâtons de maréchaux et s’emplir momentanément de l’orgueilleuse fierté des chefs de guerre au soir d’une bataille gagnée.

 

Le jardin 

Pousser ses pas dans le jardin, quand le soir d’une fin d’été commençait à se répandre, était comme pénétrer dans une boîte aux mille parfums où, rangés minutieusement les uns à côté des autres, de minuscules flacons auraient laissé échapper leurs senteurs infinies. Il n’y avait pourtant nul massif de fleurs éclatantes, nul pétale alangui, nulle corolle ouverte, seulement légumes et fruitiers dont les arômes, s’ils n’avaient la suavité, la mollesse des fleurs, n’en possédaient pas moins le pouvoir de vous emplir des opulences de l’été et de ramener à vos papilles le goût divin des bons plats mitonnés : soupes épaisses où trônent couennes grasses sur un fumet de céleri, daubes sombres et liquoreuses fleurant bon le thym, encore rôtis rissolants truffés d’ail ou tartes ocellées exhalant l’effluve des poires et pommes fumantes.

On entrait dans le jardin comme en la main géante d’une mère, en sa main d’amour doucement refermée qui vous porte à ses lèvres. 

 

 Jeux dans le foin 

Jeux où filles et garçons s’enfouissent dans les parfums moelleux de l’été, jeux de nuit où les mouvances à tâtons éveillent les tressaillements de crainte, jeux où les voix chuchotantes s’éloignent et se rapprochent, où un rire, un cri, un hululement de gorge signale une présence tapie, jeux d’ombre où les mains s’autorisent parfois frôlement ou palpation fugace d’un corps avec l’émotion étrange de la chair qui frissonne, où la parole soudain se meurt envahie des salves lourdes d’un coeur qui se dérobe, jeux de découverte que l’on s’empresse de fuir, jeux à se perdre, se quitter, jeux de retrouvailles où la tendresse et la chaleur des sens incendiaient corps et âmes, vers minuit, dans les granges d’hiver. 

 

Le 11 Novembre 

Des noms sur une plaque en marbre, de simples mots au petit monument… On nous disait Verdun, les Ardennes, Chemin des Dames. Chemin des dames … Le nom était si beau… Des voix de faussets chantant la Marseillaise, le chant était si grand, les mots sur la plaque de marbre si petits, les fleurs si chétives, le monument comme éternel, si éternel… Et nous sans mémoire, sans images, lavés par la paix que l’on croyait tout aussi éternelle, nous les enfants de l’autre guerre et ses portes closes qu’on entrebâillait parfois à travers les paroles d’anciens prisonniers, d’anciens évadés, d’anciens rien du tout qui étaient peut-être passés à côté d’elle sans seulement la frôler… Nous les enfants de l’autre guerre qui chantions la Marseillaise, un poilu, deux peut-être, qui étaient-ils ? Baptiste à la moustache pointue de l’autre temps, au regard sévère et dur de l’autre temps, Victor aux larges mains noueuses de la première guerre de l’autre temps, Baptiste et Victor, oui… Et nous sans mémoire, sans images, seulement ces gravures des livres d’histoire et une carte de France où une règle d’écolier nous montrait les Ardennes, marron clair, marron foncé, pas de tache de rouge sang… Seulement la Marseillaise que nos voix de faussets égrenaient le regard respectueusement posé sur ces noms gravés en la plaque de marbre gris… Et qui imaginions, qui imaginions… Mais quoi ? …

Le temps, déjà. la profondeur, la densité du temps, la cruauté du temps, seulement. 

 

Jeux de récréation 

Au jeu des quatre coins, dans l’alliance avec le semblable et sans pitié pour l’exclu qui cherche a gagner se place, chacun s’efforce de conserver immuablement la sienne ou son équivalent.

 

Au jeu de l’épervier, dans la même alliance avec un comparse, on tente de conquérir tout l’espace en s’emparant des solitaires qui, peu à peu absorbés, se joignent au troupeau des envahisseurs.

 

Ne sont-ce pas là ces mêmes jeux d’enfants qui président à toutes sociétés et toutes destinées du monde? Préserver son territoire et si possible l’agrandir jusqu’à occuper l’espace en son entier, gruger sans cesse le faible, l’isolé, l’inférieur an s’acoquinant avec les puissants jusqu’à acquérir le statut de dominant suprême ?

 

 

 

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