L’angoisse : souvenirs de la guerre d’Algérie

Un dimanche ordinaire, un dimanche où l’on s’ennuie, un dimanche à écrire, assis sur le lit Picot, le papier sur la valise et la valise sur les genoux. A écrire à sa chérie qui est loin, très loin là-bas, au pays, et à laquelle on pense tout le temps ou bien à la famille. Un dimanche à taper la belote sous la guitoune où il fait plus de quarante-cinq degrés ou bien à écouter la radio sur des appareils bricolés et de mauvaise qualité.

Quelques bières mais point trop car, dans le sud, le soleil algérien est impitoyable.

Bref: un dimanche de merde! la quille bordel!… mais elle est encore loin, la quille. Y arriverons-nous un jour?

Et puis, vers dix-neuf heures ou un peu plus, branle-bas de combat. Un message codé du service des renseignements signale l’infiltration probable en territoire algérien d’une importante troupe rebelle venant de Tunisie…

On ne connaît pas précisément l’itinéraire qui sera emprunté par cette troupe mais ce sera certainement quelque part entre Bir el Ater et Bir Sbeïkeia, voire plus au nord, vers Tebessa.

Ordre est donc donné de préparer très vite les véhicules blindés rapides et de partir en reconnaissance vers le territoire indiqué.

Une demi-heure plus tard, nous voici, cinq automitrailleuses, sur la piste poudreuse qui va, au nord, vers Tebessa. Je suis, comme toujours, dans le dernier véhicule qui est équipé d’un important matériel de radio et il est convenu que, tous les quarts d’heure, le véhicule de tête doit émettre un bref signal auquel je dois répondre afin de dire que la progression est normale. L’écart entre nous peut être parfois d’un kilomètre ou plus. C’est la procédure règlementaire pour un convoi en territoire dangereux mais le chef du premier véhicule oublie, souvent, d’émettre ce signal et c’est moi qui suis obligé de le faire. Ce n’est pas normal. Le chef de patrouille, lui, est dans un command-car au milieu du convoi.

Nous roulons à vitesse réduite pour pouvoir observer de part et d’autre de la piste mais aussi parce qu’une vitesse élevée ferait soulever tellement de poussière blanche que les véhicules suiveurs ne verraient plus rien et seraient obligés de laisser, avec le véhicule précédent, un espace trop important pouvant mettre en péril la sécurité de chacun. De plus, le nuage de poussière pourrait signaler notre présence à quelques observateurs rebelles.

Notre mission n’est pas de rentrer en contact avec cette troupe mais de fournir des renseignements quant à la position des rebelles, leur nombre et, si possible, leur puissance de feu. Ces renseignement sont indispensables pour le montage d’une opération d’envergure appropriée. De toute manière, quels que soient nos renseignements, la préparation de l’opération d’intervention est déjà lancée à minima par le commandant du secteur.

Voila bientôt deux heures que nous roulons sans rien remarquer d’anormal et nous approchons de Tebessa. Là, la garnison est trop importante pour que les rebelles osent se hasarder dans ce coin et, après concertation par radio avec le chef de secteur, notre chef de patrouille donne l’ordre de faire demi-tour.

La nuit est tombée et, discrétion oblige, nous roulons très lentement, très espacés et en black-out. La visibilité est très réduite et la conduite devient incertaine.

Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de kilomètres de Bir el Ater, notre base, lorsque, subitement, mon automitrailleuse dérape vers le bas côté de la piste et se couche aux trois quarts sur le flanc droit, retenue de l’autre côté par une levée de terre.

L’essence s’écoule des réservoirs et vient, dangereusement, vers les appareils de radio. Obligés de couper le contact donc, plus de liaison possible avec le chef du véhicule de tête. Pourvu qu’il ait le réflexe d’envoyer un signal et qu’il s’aperçoive qu’il reste sans réponse!

La colonne des quatre voitures s’éloigne nous laissant seuls dans cette délicate posture. Dans la chute, sans doute après une manœuvre malencontreuse, la tourelle a tourné de quatre vingt dix degrés et le canon se trouve à présent pointé vers le ciel. Nous prenons nos armes et restons à distance du véhicule. Avec l‘essence répandue un incendie est encore possible.

J’ai l’impression que le canon tourné vers le ciel est visible à dix lieues.

Inquiets nous attendons un long moment puis, au loin, des chiens aboient. Je pense au dicton: « les chiens aboient mais la caravane passe ».

Très vite une autre idée me vient en tête: et si c’était la troupe des rebelles venant de Tunisie qui allait passer par ici?

Cette perspective me tenaille de plus en plus et j’en fais part à mes trois compagnons d’équipage et leur demande  de prendre toutes les grenades disponibles, d‘en remplir les poches et d‘en accrocher autour de la ceinture afin de vendre très cher notre vie  en cas de contact avec l‘ennemi. Grossière erreur, imbécillité monumentale de ma part. Nous étions simplement transformés en vraies bombes humaines, la vraie panoplie du kamikaze.

Quoi qu’il en soit, nous nous espaçons le long du fossé et là, commence une attente angoissante, dans un silence oppressant.

D’autres aboiements, plus rapprochés. Pas de doute, il s’agit bien d’une troupe qui vient vers nous. Plus personne ne parle et j’ai l’impression que certains commencent à prier.

Et toujours pas de retour de la colonne.

Connaissant bien le secteur, j’essaie, dans ma tête, d’imaginer quelle va être leur progression. Non, ils devraient passer bien plus loin, au moins à cinq cents mètres à l’abri au fond d’un talweg qui traverse la piste.

J’essaie de m’en persuader mais, cette fois, les aboiements proviennent de la mechta qui est faiblement éclairée là-bas à moins d’un kilomètre.

Pourvu que ma prévision soit la bonne!

Tout faux, au bout d’un long moment, sur une ligne de crête, à cent ou deux cents mètres, des silhouettes apparaissent, une longue chenille, puis semblent s‘arrêter.

Une vision fantasmagorique, hallucinante, terrifiante se découpant dans le ciel noir.

Nous sommes perdus. Ils vont repérer le canon de l’automitrailleuse, nous tomber dessus et ce sera la fin.

Il en passe des choses dans la tête dans ces moment-là.

Dans le meilleur des cas je serai tué par la première balle mais si je ne suis que blessé, ils vont m’achever à l’arme blanche.
La vision de soldats suppliciés me revient en tête.

Puis mon esprit fatigué s’assoupit et s’évade comme dans un rêve. Je m’envole. Il doit être minuit, peut-être plus. Est-ce important? La nuit algérienne est d’une douceur exquise et je me rends compte que nous sommes le vingt-cinq août, jour de la Saint Louis mais aussi, jour de la fête de Lescar. Là-bas, au pays, des garçons et des filles, des amis, dansent, boivent, chantent, rient, les amoureux échangent des baisers sans, bien sûr, se soucier des appelés d’Algérie (c’est tellement loin et on en parle si peu) et moi je vais mourir ici, à vingt ans, minablement, dans un fossé, loin de tous ceux que j’aime, loin d’Yvonne.

Je sors de ma brève mais dangereuse léthargie et je m’aperçois que les silhouettes ont disparu.

A mon avis, ils ont vu l’automitrailleuse mais pensant que c’est un piège grossier, ils ont changé de direction. Oui, c’est sûr, ils ont eu peur. A moins… à moins qu’ils soient en train d’effectuer une manœuvre d’encerclement.

Ils sont, peut-être deux cents et nous sommes quatre.

A présent, mon cœur bat de plus en plus fort, ma poitrine va éclater et j’ai des crispations dans le ventre. Je tends l’oreille, il me semble, sans cesse, entendre des bruissements, des pas ou des cliquetis de fusils que l’on arme. Je voudrais pouvoir crier, me réveiller et sortir de ce cauchemar. La frayeur est terrible mais, généralement, ne dure que quelques minutes tandis que l’angoisse vous vide de votre sang, de vos facultés, vous paralyse et vous anéantit avant même que survienne la mort.

L’attente est horrible mais rien ne se passe. C’est pire que tout.

L’air commence à fraichir et puis là-bas, au loin, vers le sud, des phares, plein de phares. Au moins vingt véhicules arrivent vers nous à toute vitesse.

Ouf! Nous sortons du fossé pour venir au milieu de la piste, les bras levés.

Encore inquiet – on ne sort pas si simplement d’un tel traumatisme – je redoute une méprise et qu’on nous prenne pour des fellaghas aussi, j’envoie une des fusées éclairantes que nous possédons toujours dans les véhicules.

Encore un petit moment et c’est la jonction. Hébétés, en état second, nous pleurons, nous rions nous sautons à ne plus pouvoir nous arrêter. C’est incontrôlable.

L’heure n’est pas encore aux explications ni aux recherches de responsabilité.

Les rebelles seront « accrochés » et mis hors de combat deux jours plus tard à une quarantaine de kilomètres plus à l’ouest.

Ont-ils vu l’automitrailleuse et cru à un piège? je ne le saurai jamais.

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