Eugénie

EUGENIE … Nini…

 

Il y a bien longtemps que je voulais t’écrire. Après toutes ces longues années, une bonne dose d’observation mais surtout la réelle volonté de te rendre enfin hommage, je me décide pour que, dans bien longtemps… encore toute ta  vie  soit mise au jour. Pour cela, il n’y a que moi… Et je sais que le temps est venu de le faire.

Tu es née dans un très petit village de l’Est de la France. Très tôt, il t’a fallu entrer dans cette Cristallerie BACCARAT de grande renommée encore actuellement. Ton frère était paysan, l’une de tes deux sœurs était spécialiste dans la récolte des champignons (talent qu’elle t’a transmis) qu’elle vendait sur les marchés et ta deuxième sœur se maria et devint tout simplement mère de famille.

Le samedi soir, tu pensais que tu méritais de te rendre dans les bals du village où des villages voisins, ce qui n’était pas du tout du goût de ton père. Même en lui remettant ton salaire. Je ne sais rien de tes parents, si ce n’est du « ceinturon » de ton père pour te faire perdre ce goût de la danse, une véritable passion pour toi. Mais, tu n’hésitais pas le soir venu à passer par la plus petite fenêtre de la maison pour aller assouvir cette passion. Très vite, ce fut, la rencontre, un beau militaire, tu étais subjuguée… Mais Dieu ! Qu’il était grand et toi si petite… Et surtout, quel danseur !

Peu de temps après, tu fus étonnée de ne plus avoir à mettre en lessive ces bandes très utiles chaque mois. Et ta mère en fut rapidement alertée.

A la prochaine permission de ton amoureux, il fallait l’avertir, comment réagirait-il ? A cette époque, bon nombre de jeunes filles étaient chassées de la maison des parents, une fille-mère : pas question !

Quelle chance, ce militaire de carrière était un homme d’honneur et le mariage fût rapidement célébré, très simplement. Après le premier bébé, tu fus très étonnée, mais ravie tout de même, de constater que les mois passant, tu n’avais toujours plus les petites lessives mensuelles à faire, les couches du bébé suffisaient, plus ton travail à la cristallerie et l’entretien de la maison. Ton beau militaire de mari, venait régulièrement en permission, avec comme résultat, l’arrivée d’un deuxième bébé, puis d’un troisième.

Pendant tout ce temps, de graves évènements survenaient en France et ton mari rejoignit au front tous les militaires appelés et engagés. Mais avant de partir, il te laissa un dernier cadeau… et tu fus enceinte une quatrième fois.

Selon ton expression : « Chaque fois qu’il posait son pantalon sur une chaise, hop ! J’étais enceinte. » Quel humour, tout de même !

Les toutes premières années, tu perdis, à peu d’intervalles, tes deux premiers bébés de cette maladie de l’époque, le croup. Aujourd’hui, nous disons la diphtérie. Avec le troisième enfant, enceinte de sept mois du quatrième, un matin très tôt, on frappa à ta porte. Le vaguemestre se tenait devant toi.

«  Madame, je viens vous annoncer que votre mari Eugène X est mort au front, il n’a pas souffert…Il est mort pour la France. »

Tu mis au monde ce quatrième enfant peu de temps après. Le bébé était pressé de voir le jour ! Il te sembla néanmoins plus robuste que les autres. Tu avais raison, et fort heureusement, car l’avenir qui l’attendait le mit à dure épreuve. Il t’en a fallu du courage, pour affronter ce début de vie ! Mais, quel avenir pour tes deux garçons dans ce petit village?  Ton énergie, ta motivation pour te sortir de là et pour l’avenir de tes deux petits gars te firent prendre une décision importante… Monter à Paris !

Pour les garçons, contacter les scouts, afin qu’ils soient solides et résistants. Pour toi, utiliser tes talents de couturière, réparation de cols de chemises que l’on retournait à l’époque, et tu faisais cela à merveille, ainsi que les poignets. S’ajoutait le tricot, la broderie, le raccommodage etc.

Le destin enfin fut clément. Une très vieille dame, dans un quartier très populaire de Paris te proposa une ancienne boutique et te prêta sa machine à coudre à pédales qu’elle n’utilisait plus. En échange, tu lui faisais ses courses, son ménage et sa soupe. Tout de même, une omelette aux champignons et aussi des escargots les jours de fêtes… Mais, pouah ! Les champignons de Paris, ah non ! Rien à voir avec ceux de tes bois ! Pour tes garçons, pas de regrets pour les escargots, car ils détestaient les voir dégorger lorsque tu les préparais.

Tes deux garçons se mirent très vite au travail dans le bâtiment. Plombier pour l’aîné, couvreur pour le plus jeune avec en plus de sérieuses connaissances également en plomberie et en carrelage, un vrai touche à tout, qui était fier d’être ouvrier. Alors que ton aîné faisait croire à ses conquêtes qu’il était comptable.

Alors, tu te mis à faire une cuisine spéciale pour leurs gamelles sur les chantiers : ragoûts, et aussi les jours de paie, du lapin que les garçons adoraient d’autant que tu les laissais récupérer quelques sous, lors du passage de l’homme qui criait dans la rue :  « Peaux de lapin, peaux de lapin »

Tu aimais chanter de belles chansons à tes fils, ils avaient de belles voix et étaient également très bons danseurs. L’accordéon devint la passion du plus jeune, en plus de l’harmonica : un vrai « titi » parisien, dans ce quartier si bien décrit dans « Les allumettes suédoises » de Robert Sabatier. Ils ne tardèrent pas à se marier, leurs jeunes épouses étant enceintes. Elles étaient bien jeunes pour être mères, pour l’une tout juste les 15 ans et 3 mois réglementaires. Mais c’était sans compter sur ce que tu ne croyais plus jamais revoir : la deuxième guerre pointait le bout de son nez. Ton  dernier  fils était très attaché à  son  bébé, plus que la jeune mère, il fallait bien l’admettre. Cette foutue deuxième guerre emmena au STO, en Allemagne, ton  fils aîné, puis le dernier, qui, après une tentative d’évasion, se retrouva prisonnier de guerre en Suisse. De très longues années plus tard, son carnet quotidien fût retrouvé. Il mentionnait chaque jour, sa déception de voir les courriers de son épouse s’espacer pour finir par ne plus arriver du tout, d’où sa grande inquiétude quant à sa petite fille. Pendant ce temps là, à Paris, l’épouse de ton aîné, t’apporta un jour sa fillette et dit te la confier ne pouvant plus s’en occuper. Cela dura deux ans. Elle la reprit et l’envoya dans une ferme où la pauvre fillette dut travailler dur dans les champs et ne reçut aucune affection pendant deux nouvelles années. Elle fut enfin reprise par sa mère, étant en âge de travailler. Dans le même temps, la jeune femme de ton petit dernier se retrouvant enceinte en l’absence, depuis plus d’un an, de son mari, fut contrainte par l’homme qui allait remplacer ton fils, de te laisser aussi sa petite avec son baluchon. Le tout déposé chez la vieille voisine en ton absence…Et voilà, Eugénie, cela recommençait pour toi, de nouveau, deux enfants. Mais tu n’étais plus très jeune et le pire était à venir. En plus des soucis de survie alimentaire voilà  maintenant  les bombardements. !! Pas toujours  le temps de filer aux abris. Dans le métro avec la petite dernière. Pas de cave dans ton vieil immeuble. Ton unique pièce avec un recoin placard dans le fond, fut une nuit votre seul  refuge….

Ton petit dernier finit par rentrer à Paris, libéré enfin… Cependant, en découvrant son infortune, il ne fut plus le même, ses fréquentations avec de petits voyous t’inquiétaient, rien de bien méchant, mais du trafic de nourritures afin d’apporter le minimum pour toi et la petite.Un jour, ou plutôt un soir, des policiers français vinrent te demander où il se trouvait. En fait, il vivait dans un petit studio dans le même immeuble que toi, en étage. Tu répondis que tu ne savais pas où il était. Ils partirent. Et toi, n’écoutant que ta peur qu’il soit arrêté, tu te précipitas pour le prévenir… les policiers cachés à côté, n’eurent qu’à te suivre!  Il fut conduit à Drancy, pour commencer. Tu n’appris que deux ans plus tard son parcours… Des noms qu’il prononçait avec un drôle d’accent : Mauthausen, Buchenwald et Dachau. Sa robuste constitution lui sauva la vie et beaucoup d’années passèrent avant que tu ne connaisses, à l’occasion d’une intervention chirurgicale ou d’autres problèmes de santé, certains faits dont il ne parlait jamais. Cependant, il pu reprendre son ancien métier de couvreur et avec ses mains d’or, nombre de toits de Paris ont été remis à neuf par lui, des immeubles haussmanniens et aussi le toit de l’église, place Victor-Hugo dans le 16ème à Paris. Il en était très fier et toi aussi. La vie reprit, l’aîné se remaria eut encore une fille. Tu le voyais peu, bien que ce soit ton préféré, sans doute par son élégance, il était assez grand, bel homme et tu devais penser à ton beau militaire de mari, je suppose. Ton petit dernier se remaria lui aussi, mais son épouse ne pouvait plus avoir d’enfant. Cependant pas question de prendre la petite, et tant mieux, car elle n’était pas maternelle pour deux sous. Ta petite fille resta donc chez toi jusqu’à son mariage. Malgré l’inconfort total où vous viviez depuis le début. La petite y était habituée et trouva donc tout à fait normal de commencer sa vie en attendant un bébé sans avoir de logement.

Le jeune couple travaillait et alla s’installer en banlieue, ne pouvant trouver à se loger à Paris. Et bien que l’électricité manquait, ainsi que l’eau, ils étaient heureux d’avoir cette cabane de jardin. Changer les couches du bébé à la lueur d’une lampe à pétrole, ou aller chez la voisine remplir des seaux d’eau, n’était pas un problème. Ils étaient ensemble et très amoureux. Un vieux poêle à charbon faillit décimer la petite famille, mais après un court séjour à l’hôpital, ouf ! Plus de peur que de mal ! Il y eut aussi de grosses inondations. La petite t’appela pour que tu viennes l’aider à sauver les bricoles qui pouvaient l’être. Tu as raconté longtemps cet épisode où tu t’étais retrouvée sur le dos d’un pompier dans une barque. Il était trop tard, tout flottait tout autour de  l’abri de jardin !! Leur maison !! Par chance, dans ton vieil immeuble un petit studio se libéra et grâce à toi, le jeune couple put poursuivre sa vie normalement. Des années plus tard, prenant de l’âge, tu acceptas d’aller dans le pavillon de banlieue finir ta vie auprès de ton plus jeune fils et de sa femme, pas du tout affectueuse. Ta petite fille te rendait visite régulièrement et avec son mari, réalisèrent ton rêve en t’emmenant à Lourdes. Et naturellement tu passais Noël et d’autres fêtes avec eux. Tout aurait pu alors se dérouler tranquillement, enfin…Eh bien, non ! Ton fils aîné, fût emporté à l’âge de cinquante-huit ans, d’une longue maladie, comme il est d’usage de dire. Et dix huit mois plus tard, ce fut le tour du second, également d’une longue maladie. La fillette que tu avais élevée est devenue femme. Mais elle se souvient que chaque soir, alors que vous couchiez dans le même lit, tu marmonnais avant de t’endormir. Un jour, elle t’avait demandé ce que tu disais et tu lui avais fait cette réponse : – Je demande à Dieu de mourir dans mon lit pendant mon sommeil, et seulement quand je serai très vieille. Tu as été exaucée, Eugénie, exactement comme tu l’avais demandé, et ce, à l’âge de quatre-vingt douze ans.et tu avais un sourire au coin des lèvres.

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