Une journée à la sardine en novembre 1944

Témoignage de Xan Alzate, pêche à la sardine de retour d’Arcachon. Mousse en 1943-44, sur le Mirabeau, (patron Laurent Hiribarren, « Zapolarrua »), il deviendra patron de thonier et commandant de cargo.

Extrait de son livre autobiographique « Aña nun zare ? Mousse où es-tu ? »

Le temps, malgré le soleil était froid. Heureusement, j’étais bien couvert, de la tête aux pieds. L’hiver approchait, cela se sentait. Le patron, emmitouflé dans une vieille capote de l’armée teinte en noir, le béret vissé sur la tête, surveillait l’horizon. Il me regarde, un demi-sourire aux lèvres :

          « Appelle les deux artistes, qu’ils viennent me voir »

Je bondis vers l’avant pour les prévenir. De retour auprès de lui, il me dit :

       « Aña, ensemble, vous préparerez l’appât, commence par hacher la rogue, Jeannot, montre-lui comment il faut faire, montez un sac de tourteaux » et à la cantonade il hurle :

          « Préparez les plates et le filet ! »


Les œufs de morue servant à préparer
la rogue comme appât pour la sardine,
mélangée avec de la farine d’arachide.

Popol Larrarte sur la plate,
prenant la rogue.

La plate et le platier, poste précieux.

Le platier, comme son nom l’indique était celui qui embarquait dans la plate, qui appâtait, amassait le poisson autour de lui quand celui-ci se décidait à manger. Les platiers étaient une caste à part, ne restaient jamais sans embarquement, ils étaient recherchés, chouchoutés par les patrons. Souvent la pêche ne dépendait que de leur habileté.

A la plate, il fallait rester bout au vent, sans trop dériver, d’où l’utilité du pigeon qui indiquait la dérive, on gardait le pigeon bien sur l’arrière, car lui ne dérivait presque pas, lesté de son plomb il ne déviait que très peu. Le platier devait aussi prendre le courant. Pour cela il avait une petite ligne, lestée d’un plomb pas trop lourd, suivant sa position, il indiquait la direction du courant. Le platier, d’un geste renseignait le patron, car suivant la direction du vent, il jetait le filet dans le bon sens, pour que celui-ci travaille bien. Tout un art. Mais le plus difficile pour le platier était de se positionner dans le filet, suivant le vent, le courant, le travail du filet. Là, les meilleurs avaient un sixième sens qui faisait d’eux les champions de la spécialité. Certains de ces platiers eurent une réputation qui dure toujours.

Les filetières, maillon indispensable de la pêche.

Harriet Baita, section filetière, groupe Gascogne en 1945-55
De gauche à droite : Christiane Ortiz, Gabrielle Baron,
Irène Eceiza, Maite Barquez.

Pas de pêche non plus sans bon filet. A cette époque, ceux-ci étaient en coton. Ils demandaient un entretien constant ; l’homme de chai les tannait presque toutes les semaines. Chaque bateau possédait un chai et une filetière attitrée. Les meilleures étaient très recherchées. Elles avaient un coup d’œil infaillible, lorsque le filet, étendu sur le champ après tannage pour qu’il sèche, elles l’observaient d’un œil critique ; elles savaient si le filet était bien armé ou non, s’il travaillait dans l’eau sans problème. Pour l’aider, elle avait son compagnon, l’homme de chai ou xaiero.

Un filet, c’est un grand rectangle, armé tout le tour d’un bout ; sur ce cordage, sur le haut, passent des lièges qui le maintiennent en surface. En bas, des plombs, avec, à une certaine distance des anneaux en nombre impair. Dans les anneaux passe une coulisse qu’on hale à bord à l’aide d’un treuil et qui ferme le filet. A chaque extrémité, devant et derrière, deux bouts amarrés aux plombs et aux lièges en patte d’oie. Sur ces pattes d’oie est amarré un autre bout qui permet au bateau de s’éloigner du filet. Avec ce filet on encercle les plates lorsque le poisson mange l’appât. Ces engins, ni très longs, ni profonds, nous permirent de prendre malgré tout des milliers de tonnes de sardines.

Nous maintenions notre cap au sud. Nous approchions de Vielle St Girons. Les bailles d’appât prêtes, nous attendions le bon vouloir du patron. Occupé, je ne m’intéressais pas à ce qui m’entourait, mais le patron me rafraîchit la mémoire. Je n’étais pas là pour me promener, mais pour apprendre. Sa voix s’éleva : « Aña, surveille les oiseaux, ne baille pas aux corneilles, observe plutôt les brocoa, regarde leur vol, à quoi ils jouent… »

Je les voyais planer au-dessus de l’eau, les ailes déployées, quand soudain, ailes repliées, ils plongèrent, disparurent un moment sous l’eau, refirent surface en s’ébrouant, reprirent de la hauteur pour mieux replonger.

          « Ils plongent ! »

        « Les parisiens aussi, à la plage. Ici on dit : ils tapent. Nous allons mettre les plates à l’eau, si les oiseaux tapent, c’est qu’il y a du poisson à cet endroit.»

Ce n’est pas un français très académique, mais c’est celui de la rue de la République. Comme nous répétait souvent notre vieux directeur d’école :

         « Si je te les croche, je te les z’hache ». Ça, c’était le français de la Croix Rouge.

Les plates sont en place, l’une à côté de l’autre. Les platiers jettent l’appât, une piste huileuse se forme dans le sillage des petites embarcations. De temps en temps ils se lèvent, chacun son tour, scrutant l’eau.

      « Regarde, Aña, s’ils voient du poisson au traxka, ils vont changer leur manière de travailler. Observe-les bien, un jour toi aussi tu iras à la plate. »

Il ne croyait pas si bien dire, mais cela prendrait encore quelques années. Il y a bien vingt minutes qu’ils appâtent, ils ne s’énervent pas encore. Voilà Pierre qui se lève, il se rassoit presqu’aussitôt, il jette deux poignées d’appât au lieu d’une, des poignées plus importantes. Antton se lève aussi, se rassoit très vite. Les platiers se rapprochent l’un de l’autre. Pierre lève le bras, le patron hurle :

          « Listo, on va jeter, chacun à son poste. »

Nous faisons un grand cercle autour des plates :

          « Le courant ? » demande le patron.

Signe du bras de Pierre dans la direction du courant.

          « Tenez-vous prêts on va filer ! »

Et voilà notre engin qui file. Pierre hurle :

          « Hala, hala, teink. »

Il jette l’appât à grosses poignées, l’eau est blanche de tourteau, on pourrait croire qu’il cherche à aveugler les sardines.

      Travail de la bolinche à la main      Travail du filet : le poste clé des anneaux
(entre les deux pêcheurs).

Les anneaux sont à bord, si nous les avons bien encerclées, elles ne peuvent plus s’échapper. Les deux platiers se lèvent, Pierre, d’un geste large, nous avertit que le filet est plein. Les sardines sautent de partout dans le filet. Nous halons le liège rapidement, Yvon m’encourage, je tire de toutes mes forces. Jusqu’à ce jour nous n’avions fait de grands coups de filet que la nuit, le jour, c’est impressionnant, magnifique. Imaginez un énorme ballon argenté, où se débattent des milliers de sardines affolées de se sentir prisonnières.

Le plus difficile pour nous est de saisir le sac. Délicatement, centimètres par centimètres, le sac se forme. Les sardines résistent, poussent d’un côté, nous tirons de l’autre. Nous avons mis notre plus gros paba, celui des grandes occasions ; un mince tronc de frêne qui se termine par une fourche où nous enroulons le liège pour écarter le filet du bord, que nous puissions travailler lors de l’embarquement du poisson. Il nous faut manœuvrer avec délicatesse, un filet, c’est comme un bas, si quelques mailles lâchent, toutes les autres risquent de suivre. Les sardines s’engouffrent alors dans l’ouverture, l’agrandissent et s’en est fini de votre pêche. Le frêne plie à chaque coup de houle, mais comme le roseau il ne rompt pas.

Combien de tonnes y a-t-il ? Tout le monde tremble à cause de notre engin si fragile, aussi nous allons essayer de l’alléger. Les hommes du salabarde plongent celui-ci dans le sac, l’embarquement commence. Des coups de vingt kilos avec des variantes de dix, cela est dérisoire, mais il faut être patient. Les parcs se remplissent régulièrement, petit à petit, on resserre le sac. Les salabardes se garnissent, plus lourdes, remplissant les parcs.

La valse des casiers qui volent de l’arrière à l’avant se précipite. On m’interpelle de tous côtés :

       « Xan ! »

Je n’ai que deux mains, pas tous à la fois. A trois, avec des seaux, nous puisons des sardines mortes pour les rajouter dans des parcs déjà plus que pleins, et nous embarquons toujours. Ce n’est pas possible, nous ne pourrons pas embarquer le tout. Rapidement, nous débarrassons le pont de tout ce qui l’encombre, fermons les coursives le mieux possible, nous pouvons encore en mettre. Nous nous enfonçons dans les sardines jusqu’aux genoux, et moi, bien plus haut, étant plus petit. Nous sommes tellement sur l’eau que celle-ci, par les dalots noie le pont. La plage avant est surchargée, on dirait une coulée d’argent et en effet cela représente de l’argent. Les habitués du bateau jugent le coup de filet à dix tonnes.

Nous ne pouvons en mettre plus, nous sommes chargés au maximum, à la limite du raisonnable. Nous plions bagage, filet bien amarré, les plates derrière, puis nous remplissons les casiers disponibles, nous les arrimons sur l’arrière pour rétablir autant que possible l’assiette du bateau.

Enfin nous pouvons nous reposer un peu, enlever les écailles qui couvrent nos cirés et nos bottes. Le beau bonnet que ma mère m’a tricoté est tout blanc. C’est alors seulement que je m’aperçois que j’ai une faim horrible, que la nuit va tomber et que depuis la mi-journée nous n’avons pas arrêté une seconde.

Mattin, aussi affamé que moi accourt : « Xan, nous allons allumer le feu, demande du gasoil au mécano. » Il faut que je décrive notre cuisinière. Un petit fourneau en fonte, surélevé par des pieds, recouvert par une tôle arrondie en son sommet qui le protégeait des intempéries. C’est simple mais d’une grande utilité et cela nous permet de manger chaud quand la pêche nous en laisse le temps. J’oublie de vous dire qu’un jeu de ferrailles à encoches permettait de caler les gamelles et autres récipients.

Nous brûlions des casiers cassés, et si nous étions plus riche, du charbon. Nous activons le feu. Lorsque les plaques furent bien chaudes, nous fîmes griller des sardines. Ces sardines saupoudrées de sel, avec l’arête encore un peu rose de sang, ruisselantes de leur graisse, brûlantes, un vrai délice. Je croyais que je ne m’arrêterai jamais d’en manger. Nous étions tous réunis autour du fourneau, dans le noir, seule la lueur du feu nous éclairait. Le patron mangeait debout à la barre. Tous feux éteints, nous naviguions dans le silence de la nuit. Le froid me saisit, je ne le ressentais pas jusque-là. Heureusement nous naviguions presque vent arrière. Nous nous écartions de la côte, toujours les guetteurs… Nous ne pourrons rentrer qu’au jour, nous avons toute la nuit à rouler, espérons que nous passerons entre les mines.

Une voix s’élève, rompant mes pensées :

       « Aña, va dormir, je t’appellerai plus tard pour le service à la pompe » me dit le mécano.

Mais une voix le contredit :

       « Tu as le temps Xan, nous verrons pour la pompe, dors tranquille, si on a besoin de toi, on t’appelera. »

Le Maître a parlé, et bien content j’obéis. Il me tardait d’aller me coucher. Repu mais fatigué, je me dirigeais vers le poste avant. Toute la plage avant luisait d’une lueur phosphorescente, on pouvait croire qu’on l’avait illuminé : les sardines.

Je plongeais dans ma couchette avec délice, m’entortillais dans ma couverture et je m’endormis avec le ronronnement du moteur dans les oreilles.

Une voix me secoua doucement :

       « Aña, lèves-toi et couvres-toi, il fait très froid, nous arrivons dans peu de temps. »

Je me dirigeais vers l’arrière, marchant en équilibre sur les bords des parcs. J’avais les muscles douloureux, courbaturés, les mains endolories, ne pouvant rien toucher. Il n’y avait personne à la pompe. J’y allais pour me mettre en train, réchauffer mes muscles engourdis. Je donnais quelques coups de pompe, mais il n’y avait guère d’eau en fond de cale. Le patron m’appella :

       « Aña viens ici, prend la barre cap au Sud-Sud-Est, je vais à la machine pour me réchauffer un peu, sois vigilant. »

Je guettais le compas, je maintenais le cap aussi juste que possible, c’est capricieux un navire, avec le vent, la houle, qui veulent absolument le dévier de sa route. Instinctivement je gardais une route presque rectiligne. Je ne voyais pas mais je savais qu’une paire d’yeux me surveillait. Croyez-moi, je bombais le torse, j’étais responsable du petit bateau, tout seul sur le pont et à la barre. Pour un gamin comme moi, c’était formidable, cela me consolait de toutes les vicissitudes du métier. Pour quelques instants, j’étais maître à bord.

Notre rentrée sonna le branle-bas, tous les bateaux se préparèrent pour prendre la mer, mais nous, avant, il nous fallut débarquer notre pêche. L’après-midi, en fin de soirée nous repartîmes pleins d’espoir.

« Emilia II » – débarquement de sardines
Albert Roca sur le quai, Pierre Rozen à bord

Extrait de « Altxa Mutillak », le magasine des jeunes pêcheurs basques

Mikel Epalza – Association Itsas Gasteria

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