Une journée à la plage

En 2004, mon père m’avait demandé de lui corriger une Nouvelle intitulée :   « Trottinette » qu’il allait publier dans son dernier livre « D’ici et de là-bas ». Ma version de sa prose ne fut pas de son gré, de sorte qu’il n’en tint aucun compte quand le livre parut. Mais pour la mener à bien, je dus rechercher dans mes notes à moi, ce que j’avais moi-même écrit huit ans auparavant, après qu’il m’eût raconté cette histoire :

 

 Une journée à la plage.

 L’oncle Lucien avait acheté, peu après son mariage, une voiture automobile d’occasion, une « Mathis » décapotable. C’était un des tout premiers véhicules à moteur qui circulait dans les rues de Saint-Denis du Sig et mon père, encore adolescent, n’était pas peu fier d’y prendre place et de se balader avec son beau-frère. Nous étions au début des années trente et une telle voiture ne passait pas inaperçue : vous pensez, une décapotable, avec des chromes rutilants, quatre vitesses et son arrière semblable à l’étrave d’un navire, ça se remarquait ! Il paraît qu’elle démarrait au quart de tour de manivelle et que sa vitesse de croisière frisait la soixantaine !

 Avec Tante Alice son épouse, une de leurs amies Marinette L. et mon père, Tonton avait décidé d’étrenner son acquisition, de faire rouler sa Trottinette sur la route d’Arzew, plus précisément jusqu’à la plage rocheuse de La Salamandre où tout ce petit monde pourrait se baigner. Pour ce faire, de bon matin, on s’était muni d’une grande couverture qui devrait abriter du soleil, de l’indispensable gargoulette entourée de son molleton humide et du « cabacet » traditionnel du pique-nique. On avait casé tout ce fourniment à l’arrière, avec mon père qui devait veiller au maintien des vivres et équipements. Quant à Tante Alice et son amie, elles s’installèrent près du conducteur, sur la banquette avant. Les villages de Saint-Denis du Sig et d’Arzew ne sont distants que de vingt-cinq kilomètres mais, il y a plus d’un demi-siècle, ce voyage nécessitait autant de préparatifs qu’une véritable expédition. D’ailleurs, l’aventure commença aussitôt après avoir quitté l’agglomération sigoise.

 Cheveux au vent, les quatre jeunes savouraient déjà l’air parfumé des orangeraies traversées quand le bolide lancé sur la route étroite se vit soudain stoppé par un troupeau de chèvres en maraude. Le coup de frein du pilote fut si brutal que Papa, sa gargoulette dans les bras, fut catapulté vers l’avant. Il passa miraculeusement entre les deux passagères, se retrouvant assis sur le plancher de la voiture, entre les genoux féminins et le tableau de bord, son précieux fardeau intact, serré contre lui. Plus de peur que de mal, l’équipage se remit en route.

 En arrivant à destination, on se jeta immédiatement dans l’eau car il faisait chaud en ce dimanche du mois d’août, une chaleur lourde, annonciatrice d’orage. Les ébats nautiques durèrent toute la matinée ; de temps en temps, on faisait de longues stations, allongés sur les petites langues de sable disséminées entre les rochers. Tonton Lucien avait déployé la belle couverture écossaise reçue en cadeau de mariage, en l’arrimant à quatre piquets de bois flottant trouvés sur la plage. Puis vinrent les moments du repas et de la sieste, toujours sous la tente improvisée. Vers quinze heures, à l’ouest le ciel se voila de nuages bien sombres. Nos quatre insouciants s’étaient pourtant remis à l’eau pour se rafraîchir et du même coup, se débarrasser du sable insidieusement collé à l’épiderme. L’eau était bonne ! Mais la houle se levait en même temps que le vent. Et on s’aspergeait, et on plongeait, et on nageait, et on profitait, et on riait…sans prendre garde que maintenant il s’était mis à pleuvoir. Quand enfin ils le réalisèrent et qu’ils sortirent de l’eau, ils se demandèrent où était passé leur campement. Avaient-ils dérivé sans qu’ils s’en fussent aperçus ? Non, non, ils étaient bien au bon endroit, puisqu’ils voyaient la Mathis, garée en contre-haut. Alors ? Où était leur tente de fortune ? Tante Alice demanda à l’oncle :  « En, yan, yan, Luce, et la couverture, où elle est ? » Mon père s’exclama : « La purée de nous’otres, la gargoulette, elle a disparu ! » Et Marinette se lamenta : « Poh, poh, poh, ma serviette, regarde, elle est dans l’eau ! » On chercha partout ; on ramassa ce qu’on trouva : une espadrille, la serviette, et c’est tout ! Tout le reste avait disparu, même la belle couverture écossaise du mariage était bel et bien perdue !  Par bonheur, ces dames avaient rangé robes, chaussures et chapeaux dans l’auto ; mais pour Papa et Tonton, point de chemise, point d’espadrilles, point de caleçon ! Ils durent se rasseoir dans l’auto pieds et torse nus. Vite, on déplia la capote et on démarra sur les chapeaux de roues pour fuir la tempête qui s’annonçait.

 Mais il était dit qu’en cette journée noire, nos quatre aventuriers n’en avaient pas fini avec les coups du sort. Voilà que sur la route du retour, à mi-chemin, la Mathis si pimpante à l’aller se mit à brouter, hoqueter, pour en définitive s’arrêter. Après maints essais pour tenter de repartir, il fallut se résoudre à réparer sur place, sous la pluie. L’oncle Lucien, ingénieux comme on le connaît, se mit à l’œuvre tandis que son beau-frère l’assistait. Les deux femmes de leur côté furent toutes heureuses de se faire prendre en « stop » par un taxi qui rentrait à vide au village. Pour la petite histoire, son chauffeur-propriétaire n’était autre que « Pépé Taxi », le futur beau-père de Papa, donc mon grand-père Cerdan. Quant aux deux hommes, ils entreprirent de remplacer la pièce défaillante : le Flector, une espèce de joint en caoutchouc que l’oncle retira et qu’il découpa à l’identique, avec son canif dans le débris qui tenait lieu de roue de secours. Après, une fois l’opération de démontage de l’arbre à came, celle de la pose du flector de fortune et celle du remontage accomplies, deux ou trois coups de manivelle, et le moteur se remit à ronronner comme à ses plus beaux jours. Pensez s’ils étaient fiers de leur réussite, nos deux apprentis-mécanos d’occasion !

 Il pleut toujours ; la nuit s’annonce, mais la voiture fonce à son maximum sur la route déserte… Cependant, en entrant dans le village, entre chien et loup, Papa croit distinguer quelque chose qui se déplace bizarrement : « Regarde, Lucien, qu’est-ce que c’est ?

– Joherr  tché ! On dirait un cheval ; il vient vers nous. ~ Prononcer le juron avec le  « J » de « Jota », en espagnol. ~

– Mais qu’est-ce qu’il a ? On dirait qu’il saute… »

La voiture parvient à sa hauteur et là…tout à coup, la bête entravée se met en travers de la route. Tonton Lucien l’ingénieux, le mécano, le conteur, le monteur en téléphone, le mari de Tante Alice se mue en pilote de rallye : il braque à droite, traverse le fossé, monte le talus, braque à gauche, retraverse le bas-côté et se retrouve sur la chaussée, roulant tranquille et imperturbable, sa cigarette au bec…

Sauf que son copilote, son beauf, mon père, lui, de l’avant où il était assis, a repris sa place.. à l’arrière !!

« – Madre dé Dios, quelle aventure ! » soupira-t-il.

 

L’épopée s’acheva à la nuit tombée devant la porte de la rue Lamartine où Alice et Marinette, inquiètes, attendaient les naufragés de la route.

 

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