Un bien beau dimanche

Oui c’était un bien beau dimanche de soleil de ce mois d’août 1944 à Pau.

 Nous jouions.

 Il y eut une rumeur :  « Ils s’en vont ».

 En ce temps là, il fallait interpréter ces  «  ils ». « Ils débarquent », c’étaient les Alliés. On était contents. « Ils s’en vont ». il s’agissait des Allemands. On était très contents aussi.

 On va aller voir, disons nous mon frère et moi à notre mère. Pas question, répond-t-elle, cela peut être dangereux ! les deux petits garçons de douze et neuf ans négocient et on y va tous les trois.

 Au coin des allées de Morlaas et de la route de Tarbes, on les voit passer. Des camions chargés de ballots, de bicyclettes, d’hommes en armes pas très sûrs d’eux.

 Moi j’étais content parce qu’il faut vous dire que j’étais fâché à mort avec les Allemands depuis Juin 40. Et ça à cause d’une grosse bêtise de leur part.

 En Mai 40 nous étions à Paris. J’avais six ans et demi et j’entendais les grandes personnes dire que la guerre n’était plus drôle et ne marchait pas très fort pour nous. Un beau matin arrive ma grand-mère maternelle, celle qui avait une grosse voiture, une Chenard et Walker. Elle dit à ma mère : « Ils arrivent. Il faut partir tout de suite ».

On entasse ce qu’on peut dans la voiture et on part. Au début c’était pas mal. Il faisait beau mais qu’est-ce qu’il y avait comme monde sur les routes.

Et puis en entendant parler ma mère et ma grand-mère j’ai compris que les Allemands étaient derrière nous et que tout le monde avait peur. J’ai trouvé alors que c’était beaucoup moins bien et j’ai pensé que c’était franchement mal quand j’ai vu ces voitures renversées, ces gens qui venaient de Belgique avec des chars à bœufs et surtout ces soldats français qui fuyaient dans le même sens que nous.

Pour moi fils et petit fils de militaire, des soldats ça devait être héroïque, et vraiment ceux-là ne l’étaient pas. Etaient-ils seulement sérieux je vous le demande. Pour camoufler leurs camions ils avaient peint des girafes. Des girafes je vous demande un peu. Je l’ai dit à ma mère qui m’a dit que ce n’était pas très important, que c’était seulement pour dissimuler les volumes des camions et que comme ça les avions ne pouvaient pas les voir. Les grandes personnes ont toujours de ces raisonnements. C’était peut-être vrai, mais des girafes quand même !

 D’autant que quand ma mère me disait : « Arrête de peigner la girafe », ce n’était pas précisément un compliment. On est enfin arrivés aux Sables d’Olonne et là les allemands nous ont rattrapés quelques jours après. Ils sont arrivés un matin. On est allés voir prudemment. Eux, ils n’avaient pas peint de girafes sur leurs camions mais des taches beiges, vertes, noires. Ca faisait plus sérieux. On a pu s’approcher de leur bivouac. Ils étaient en train de manger dans de drôles de plats avec des compartiments. Tout devait se mélanger, mais enfin si ça leur plaisait. Ils avaient l’air très graves mais pas très méchants.

 C’est là où je me trompais ! Parce qu’après déjeuner on a dit à notre mère qu’on voulait aller à la plage. Mon frère et moi on avait plein de projets de châteaux de sable qui résisteraient aux vagues mieux que…la ligne Maginot, par exemple. On prend nos pelles et nos seaux et patatras, arrivés sur le remblai on tombe sur un Allemand. Celui-là, il n’avait pas l’air gentil du tout. C’était un feldgendarme avec un truc en fer autour du cou. A quoi ça pouvait servir, ça je ne l’ai jamais su.

 Voilà t’y pas qu’il se met à crier. On ne comprenait rien et notre mère nous serrait très fort la main. Ce qu’on a quand même compris, c’est qu’il était interdit d’aller sur la plage. Alors c’était ça les Allemands. Des gens qui interdisaient aux petits garçons d’aller faire des châteaux de sable. Des « pas grand-chose » et je décidais que nous ne serions jamais amis.

Remarquez,  j’aurais dû m’en douter. Ma grand-mère paternelle, celle qui avait une Citroën traction avant, leur vouait une haine terrible parce qu’ils avaient tué son mari en 1918. Il était parti en 1914 avec son régiment. Blessé deux fois, il était reparti une troisième fois au front en Juin 18. « Ils » avaient bien fini par l’avoir. Elle ne leur avait jamais pardonné. Elle nous disait : « Les allemands ils sont capables de vous égorger ». On ne la croyait pas trop, mais quand même… on a su après que ça ne les gênait pas tellement de jeter dans les fours crématoires des petits enfants juifs, tsiganes ou autres.

Etais-ce un hasard, mais dans les années 43 notre mère nous avait fait une étrange recommandation : « Si vous voyez des Allemands s’approcher en troupe de la maison ou de l’école sauvez-vous vite ». Je me l’étais tenu pour dit. Pour la maison c’était assez simple, il suffisait de passer le mur qui n’était pas très, haut et par les jardins des voisins on pourrait gagner la campagne où on pourrait se cacher.

Pour l’école c’était plus difficile parce que « s’ils arrivaient », il faudrait sortir de la classe, tant pis pour ce que dirait l’institutrice, prendre mon petit frère dans la classe d’à côté, tant pis pour ce que dirait l’instituteur, traverser la cour, passer par le gymnase et gagner les terrains vagues qui étaient derrière et où on pourrait se dissimuler. Ce qui m’inquiétait, c’était la porte du gymnase et je vérifiais régulièrement qu’elle restait bien ouverte. Par prudence, en classe, je m’étais placé près d’une fenêtre sur rue pour être le premier à les voir « s’ils arrivaient ». Ils ne sont pas venus.

D’autres petits garçons plus tard n’ont pas eu ma chance. Ils habitaient Oradour-sur-Glane.

Entre le moment où nous sommes arrivés aux Sables d’Olonne et celui, où les Allemands ont fait irruption, nous avons vu venir des voisins parisiens, les Schryver, des juifs hollandais, qui avec leurs deux petites filles, avaient fui leur pays en 1938. Ils parlaient très sérieusement avec nos parents. On aurait bien voulu écouter mais on nous poussait hors de la salle à manger. « Allez jouer ».

Jouer quelle drôle d’idée, quand ils disaient, ça on avait entendu :  « Notre seule chance de survie c’est de gagner au plus vite les Etats-Unis ». Ils sont partis le lendemain. J’espère qu’ils ont réussi, parce que de ceux qui sont restés, on les a vu partir aussi avec une valise, encadrés de types en imperméables qui étaient français. 

Il y avait aussi mon copain Durand. A ce moment en 41 ma classe était divisée en deux camps, et on jouait à quoi ? A la guerre pardi. Mon camp n’était pas très bon, on se faisait souvent battre à la récré ou à la sortie. Arrive Durand, très vite ça été le chef. Il était épatant. Il m’avait pris comme lieutenant. Lafouge, tu prends Untel et Untel et du vas du côté de leur camp er de loin vous les injuriez. Ca c’était pas difficile parce que les Gascons, même petits, ils en connaissent un paquet d’injures. Durand ajoutait : « Pendant ce temps là on va les prendre à revers ». A revers quelle jolie expression ! Et ça se passait comme ça. On allait faire les zouaves devant l’ennemi et pendant qu’on s’invectivait Durand et les autres leur tombaient dessus par derrière. Qu’est qu’on leur mettait.

Un soir en rentrant à l’étude après une belle bataille, on voit le directeur avec la mère de Durand qu’on a fait sortir des rangs et on a entendu sa mère qui disait : « On part tout de suite, on va essayer de passer par l’Espagne ».

Durand était juif.

Le lendemain les Allemands ont envahi,  la zone libre. Ca m’a confirmé dans mon idée que c’étaient des pas grand-chose. Parce qu’enfin en 40 d’accord on était en guerre, mais en 42 ce coup là on ne leur avait rien fait.

C’est pour ça qu’en 1944 on était drôlement contents de les voir partir par ce beau dimanche de soleil. Ils n’avaient pas l’air à l’aise, parce qu’il faut vous dire que la route de Tarbes, à la sortie de Pau était coupée. Alors ils ont fait demi-tour et pris la route de Bordeaux. Pareil. La route de l’Espagne. Pareil.

Alors le dimanche soir ils se sont rendus à la Résistance.

La Résistance. On en avait beaucoup entendu parler, enfin on avait surpris des bribes de conversations. Toujours cette manie des grandes personnes de jeter des coups d’œil en notre direction, de faire des sous-entendus, des silences.

On finissait toujours par savoir. Mais pas tout. Par exemple la Résistance c’était quoi ? Un matin un voisin abordait mon père : « Tiens les terroristes ont encore fait sauter un train allemand ou français ». Mon père répondait : « Vous êtes sûr que c’est pas des résistants ? » Il y avait un silence, tout le monde se regardait. Pour moi terroristes ou résistants, c’était des gens bien et j’étais de leur côté parce qu’après tout, puisque les Allemands m’avaient empêché d’aller sur la plage il était bien normal qu’on leur casse leurs trains. Bien fait !

Les résistants on les a vu le lundi matin. On les connaissait tous. C’étaient des voisins, l’épicier, même mon père. Quel cachotier celui-là ! Alors ça a été trois jours de joie. Les gens se serraient la main, s’embrassaient, s’offraient à boire. Qu’est-ce que ça donne soif aux grandes personnes une libération. Il y en avaient qui s’appelaient camarades, d’autres citoyens. Citoyen ça me plaisait bien parce que nous avions eu un instituteur qui nous avait dit que la Révolution avait amené la Liberté, que les sujets étaient devenus citoyens, qu’on avait proclamé les droits de l’homme et qu’on avait beau nous faire chanter « Maréchal nous voilà » un jour…et il s’était arrêté comme s’il avait eu peur d’être allé trop loin.

Citoyen. A douze ans la Libération m’avait fait citoyen à moi aussi.

 Le soir on allait rue Serviez pour attendre les Américains. Ils ne sont jamais venus. Ils avaient peut-être mieux à faire que de visiter une ville qui s’était libérée toute seule. Mais qu’est-ce qu’on rigolait. On rencontrait des copains, on racontait des coups pas possibles et on rentrait heureux. Ca a duré trois jours. Parce qu’après il a fallu reprendre son vélo pour aller à Ousse chercher un œuf ou à Meillon pour un demi-litre de lait.

Et surtout, peu à peu on a su. On a su les tortures des résistants, Oradour, Tulle, la déportation, les camps de la mort pour les juifs, les destructions, les massacres d’otages, la milice. Chaque jour amenait son lot de nouvelles graves, horribles, des photos incroyables et je prenais conscience de la folie de l’humanité.

Un jour que j’allais chez le coiffeur je croise un groupe de prisonniers allemands encadré par des maquisards. Leurs bottes étaient sales, leurs vestes ouvertes, débraillés, leurs casquettes de guingois. Une humanité triste, le regard vague, les épaules basses d’autant que certains sur le trottoir ne se gênaient pas pour les traiter de…enfin comme savent faire les Gascons. Etait-ce les mêmes que ceux de 40 et de 42 ou même de 44 ? Plus de superbe, déjà la défaite.

On réglait nos comptes, on fusillait les collaborateurs. Les petits. Parce que les grands, les Papon, les Touvier, faisaient l’un une belle carrière dans l’administration, l’industrie et la politique Avant que des hommes de bien ne le fassent arrêter et condamner, mais avec quel mal. Quant à l’autre il resterait longtemps impuni allant de couvent en monastère. Que voulez-vous entre anciens tortionnaires de l’Inquisition et actuels tortionnaires des résistants, on se comprend et on s’entraide.

Il a fallu beaucoup de temps après pour que les petits garçons que nous étions, devenus hommes, aillent vers l’Europe qu’ils espèrent celle de la fraternité et non celle de la haine.

En 1947 nous sommes allés en Allemagne. J’avais quatorze ans et je m’étais dit que le premier petit allemand qui m’embêterait : la raclée. D’autant que j’avais appris plein de choses utiles au rugby, le coup de boule, le coup de pied dans les tibias, la fourchette dans les yeux, enfin plein de choses efficaces. C’est pas bien me dîtes-vous. On voit bien que vous êtes du nord et que vous ne savez pas ce que c’est parce que pour nous, Palois, un match de rugby contre les Lourdais, même en minimes, c’est Verdun, Austerlitz ou Waterloo selon… mais dur, dur…

J’ai vu des villes détruites, peu d’hommes ils étaient morts ou prisonniers en Russie, en France ou ailleurs, des estropiés, des femmes qui tiraient de curieuses petites charrettes avec des roues en bois. Un air de grande misère et de désespoir. On croisait aussi des petits garçons. Tous avaient l’air tristes.

Peut-être qu’eux aussi depuis 1933, on leur avait interdit de jouer sur la plage, ce que devraient toujours faire tous ensemble, tous les petits garçons du monde.

Libres et en paix.

Mais ça fait rien, ça avait été un drôlement beau dimanche de soleil que ce dimanche d’Août 44 à Pau.

 

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