Souvenirs d’enfance : ma participation à la guerre

 » J’ai dix ans à peine, peut-être douze…

C’est la guerre, il y a des soldats allemands partout et, ces derniers temps, on remarque qu’ils sont particulièrement pointilleux, nerveux, menaçants.
Un jour – je m’en souviens encore comme si c’était hier – un avion allemand est tombé sur l’autre rive de l’Adour dans un fracas épouvantable et l’épave gît là-bas, plantée dans le sol des barthes de Tarnos.

Mon père, qui possède une barque, nous fait parfois traverser le fleuve, avec ma copine, depuis le quartier Naguile à Lahonce.
Cette fois encore, il se met aux avirons et l’embarcation glisse sur l’eau, trop lentement à mon goût, mais malgré mon impatience, je me garde bien de me plaindre blottie contre mon amie, car la consigne est stricte: ne pas bouger, sinon plus de traversée…
Au fur et à mesure de notre progression, le bombardier nous paraît imposant d’abord, puis énorme et avant notre arrivée, nous remarquons un peu plus loin, son pilote, pitoyable pantin désarticulé qui gît, face contre terre, étendu sur le talus.
Soudain, un sentiment de répulsion me saisit devant ce triste spectacle, je voudrais être ailleurs, j’ai le vertige, mes tempes cognent, partons, vite, le plus vite possible…
Cette vision hantera longtemps mes nuits… très longtemps.
Je ne saurais dire dans quelles circonstances tout cela est arrivé, accident ? Sabotage ? Personne n’en parle, sinon à mots couverts…

Quelques jours plus tard, je pars de chez nous, sur mon vélo, car je dois me rendre à la mairie pour y amener – comme l’ordre en a été donné à chacun – toutes les armes à feu de la maison et j’ai, là, ficelés dans un sac et accrochés au cadre de ma bécane, des vieux fusils rouillés datant d’un autre temps et, sans doute, hors d’usage.

Auparavant, j’ai vu Papa en cacher d’autres dans une cavité du grenier, puis, sourire aux lèvres et ses deux index croisés devant sa bouche, ce qui valait tous les discours …
Gênée par ma charge, j’ai du mal à avancer et je dois me contorsionner à chaque coup de pédale. Je chemine ainsi sur la petite route, en zigzagant… Quand, soudain, à la sortie d’un virage, je manque de tomber à terre car une patrouille allemande barre totalement la chaussée et m’arrête brutalement. Le gradé qui la commande saisit immédiatement mon guidon et me crie des mots que je ne comprends pas.
J’ai peur, j’ai froid, je tremble…Que me veut-il?
Qu’ai-je fait de mal pour qu’il me hurle dessus sans lâcher ma bicyclette?

Se doute-il que je transporte des pétoires ? Sans doute puisque cette initiative de saisie émane d’eux, nos occupants… ou alors, le secret des autres fusils, cachés chez nous, dans le grenier, se lit-il sur mon visage?
Tout à coup, je crois comprendre : Mais oui, bien sûr, c ’est évident, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt..? il veut tout simplement me prendre mon vélo, le seul bien que je possède…
Mais que puis-je faire…? Essayer de lui expliquer ne servirait à rien puisqu’il ne comprend pas un mot de notre langue? Tenter de m’échapper, au risque d’être soupçonnée de je ne sais quelle faute imaginaire?
De toute façon, sa main enserre le guidon, si fortement que je remarque la couleur de ses doigts, blanchis par l’effort et je ne pourrais jamais lui fausser compagnie dans de telles circonstances.
De plus, les autres allemands du groupe se tiennent un peu plus loin, les armes à la main, toute tentative de fuite serait vaine, ils auraient vite fait de me rattraper ou pire, de me tirer dessus…
Une multitude d’idées traverse alors mon esprit, j’aimerais bien savoir ce qu’on me demande ou ce qui m’est reproché… à moi, innocente gamine.

Cette fois encore, j’ai passé outre les recommandations, maintes fois répétées par mes parents, de ne jamais m’aventurer seule hors de la maison, mais ma voisine, cette fois, n’a pas voulu me suivre et me voici, à présent, prise au piège de nos redoutables occupants, ’’ les fridolins’’ comme les appelle, en douce, Papa.
Que vais-je devenir…?

Immédiatement, je pense à leur angoisse lorsqu’ils s’apercevront de mon absence.

Machinalement, comme pour une imploration, je relève la tête et mon regard croise, furtivement, celui de l’homme qui m’invective.
Alors je remarque qu’il cesse soudain durant quelques secondes ses vociférations et me fixe d’une étrange façon.
Son regard posé sur moi me semble, non pas lubrique, mais plutôt surpris, étonné… Comme s’il découvre là, une personne qui lui est déjà familière.
Mon visage lui rappelle-t-il une enfant ou une femme de son entourage, laissée là-bas, loin, dans son pays… ? Ou, tout simplement, a-t-il, l’espace d’un instant, un brin d’indulgence devant ma frêle silhouette qui, peut-être, lui en remémore une autre, habituelle celle-là…? Comment savoir…?
Je m’aperçois, alors, que je grelotte de plus belle et qu’il a lâché ma bécane. Puis, tout à coup, il se ressaisit et pointant son doigt tendu vers le lieu d’où je suis arrivée et reprenant simultanément, dans sa langue gutturale ses propos péremptoires sur un ton qui se voudrait toujours aussi autoritaire, il m’ordonne tout de même :
Fräulein, raus, Fräulein …raus ! (Toi, la fille, vas-t-en…!)
Mais je sens bien que le cœur n’y est plus…

Et là, pas besoin de comprendre les mots, sa mimique prend tout son sens et je n’hésite pas un seul instant a m’engouffrer vers l’ issue de secours qu’il vient de m’entrouvrir…

Tournant machinalement ma monture comme un automate, je repars en sens inverse, pédalant aussi vite que mes petites jambes peuvent le faire malgré mon encombrant chargement, tout en cherchant à comprendre le bouleversement d’attitude du militaire, mais rien, aucun détail ne peut me permettre d’en comprendre la raison…

Arrivée chez nous, tout essoufflée, je raconte, par bribes, la mésaventure à mes proches.
Puis, rétrospectivement, ma peur reprenant le dessus, je fonds en larmes, consciente à présent de mon imprudence et des conséquences fâcheuses que celle-ci aurait pu entraîner.
Mes parents, rassurés par la tournure de mon écart me consolent et en oublient de me gronder, convaincus à juste titre, que cette expérience me servirait de leçon. « 

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Plus tard, un sentiment de fierté faisant place à l’immense frayeur qui m’avait submergée, je ne manquai pas – à l’occasion – de narrer mon aventure à mes amies.
J’étais maintenant ’’quelqu’un’’ puisque j’avais, moi aussi, participé à la guerre …

A St Pierre d’Irube, le 05 juin 2016,

Marie MOUGNOS

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Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Laloë dit :

    Marie, les allemands ne se sont-ils pas portés au secours de leur pilote avant vous ? il n’y en avait pas à proximité ?

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