Saint-Denis-du-Sig. Mes premiers souvenirs…

C’est dans ce village, couché dans une frondaison d’oliviers, de grenadiers, d’orangers, entouré de riches cultures maraîchères, sillonné d’innombrables canaux, que je suis né… J’ai aimé ce coin d’Algérie de toute mon âme parce que je sentais qu’il en avait une aussi. Partout, ce n’étaient que traditions, chansons, musique et galéjades, ces histoires drôles venues d’un rien authentique, mais enflées, modifiées, pimentées, spiritualisées par le langage et les coutumes, un peu à la manière de Daudet…

Oui, j’ai aimé mon village natal où fourmillent souvenirs et anecdotes de ma prime jeunesse… Si j’ai décidé de les consigner dans ce témoignage, c’est pour que subsiste cette image de ma plus tendre enfance en Algérie, comme celle d’un visage aimé sur la pierre blanche et lisse d’un camée…

J’ai vu le jour à Saint-Denis-du-Sig un matin de Saint-Valentin, à onze heures, au premier étage d’une maison située boulevard Cavaignac. Par chance, notre voisine, Madame Arrivée, la bien-nommée (car sage-femme de son état), accueillit la mienne en ce monde sans grande difficulté. Pourtant, selon mes parents, j’étais d’apparence menue. J’étais souvent malade pour cause d’appareil respiratoire délicat : bronchites, rhumes, angines, pneumonies se succédaient sans répit. On raconte souvent dans le cercle familial qu’une fois, alors que j’étais dans les dernières extrémités, ma grand-mère maternelle Francisca C… m’administra, à l’insu de tous, un remède miraculeux : deux morceaux de sucre imbibés de rhum ! Le lendemain, j’étais sauvé ! J’avais survécu, et à la maladie et… au traitement de mon aïeule !

Mon apprentissage de la marche aussi a été maintes fois évoqué par mes oncles, tantes, parents et grands-parents. En 1940, j’avais un peu moins de deux ans et me déplaçais comme la plupart de mes congénères, c’est-à-dire en m’agrippant çà et là, à tout ce qui pouvait servir d’appui à un bébé de cet âge. Un jour que je me tenais aux barreaux du balcon, un avion américain survola le village, rasant les toits. L’effet fut immédiat ! D’effroi, j’abandonnai la rambarde pour me précipiter à l’intérieur, dans les jupes de ma mère.

Nous avons occupé un autre logement, sis à l’angle du même boulevard et de la rue de la Gare. Il appartenait à Monsieur B…. qui avait deux fils : Raymond, dit Ramonet, et Vincent. Au sujet de ce dernier, il faut que je livre ici l’un de mes premiers petits malheurs qui, même s’il paraît insignifiant, est vraiment le premier souvenir de ma petite enfance. Il s’agit de mon initiation au football ! Ce cher Vincent, donc, en mal de compagnie ou chargé de s’occuper du fils de ses voisins, n’avait rien trouvé de mieux que de l’emmener avec lui jouer au foot avec ses copains, vers ce grand boulevard parallèle au boulevard Cavaignac : le boulevard du Nord, où à l’époque la circulation était tout à fait inexistante. Là, on avait simulé deux cages de gardien à l’aide de quatre quelconques vêtements ou cailloux et au milieu de l’une d’elles, on avait placé le petit Sylvain âgé au plus de quatre ans. Comme par hasard, Vincent était dans l’équipe adverse et, à un moment, il m’envoya un tir d’une telle violence que mes petits bras en restèrent tout rouges. Résultat : on me ramena en pleurs chez ma mère ! Voilà, c’est tout. Mais c’est le tout premier souvenir de ma jeune existence !

Pour en revenir à notre nouveau logis, il se composait de deux chambres et d’une cuisine en enfilade. L’entrée se faisait par la salle à manger qui donnait dans la rue de la Gare. A gauche, il y avait la chambre ; à droite, la cuisine. Celle-ci ouvrait sur une cour intérieure que nous partagions avec les propriétaires et une autre famille. Les toilettes se trouvaient dans cette cour commune, sous un hangar abritant aussi le bassin des lessives ainsi que divers baquets, planches à laver, bassines et bidons de toutes sortes. Ce lieu fut le théâtre de ma première scène d’épouvante… Il faisait nuit. Une envie pressante me tenaillait. Depuis un moment, je sollicitais ma mère pour qu’elle m’emmenât au petit coin, mais toute à ses occupations ménagères, elle délégua la corvée au père. Celui-ci, qui digérait son dîner tout en lisant son journal après sa rude journée de labeur, ne cessait de différer le moment tant attendu. A la fin, excédé par mes jérémiades, il me dit : Tiens, prends ce couteau puisque tu as peur ! Et si tu rencontres un loup ou un monstre, tu le lui planteras dans le ventre ! N’y tenant plus, je m’exécutai mais, parvenu à l’entrée de la fameuse remise immense et sombre, je restai interdit ! Au fond, dans l’ombre, deux yeux jaunes et brillants me fixaient, me transperçaient… Paralysé, hypnotisé, exsangue, je lâchai mon arme, me retournai et décampai pour me blottir tout tremblant sous la table de la cuisine d’où mon père m’extirpa en disant : Allez, viens, ne pleure pas, ce n’est rien, on va le tuer, le chat de la voisine !

 

C’est aussi vers cet âge, dixit mon oncle Joseph, alias Pépico, mon parrain, qu’on me faisait croire lorsqu’on pratiquait ma toilette, nu dans une bassine sur la table, qu’en tirant sur ma zigounette, la lumière s’allumait ou s’éteignait ! Qu’est-ce que vous voulez ? Mes jeunes oncles se distrayaient comme ils pouvaient avec leur premier neveu !

Mais je n’étais pas la seule victime de ces joyeux lurons ! Mon oncle Antoine, en particulier, n’était jamais à court d’idées ; il avait toujours une blague ou une facétie en réserve. Pour preuve, cette histoire :

Un voisin, surnommé Alilet, ex-champion local de boxe, avait pour habitude de venir quémander le fond des récipients que l’on plaçait sous les robinets des tonneaux de vin dans l’épicerie de Mémé. Or, ce jour-là, la patronne était absente et c’est son fils Tonico qui la remplaçait. Quand Alilet se présenta pour le motif que l’on sait, mon oncle, grand admirateur de Marcel Cerdan, lui dit : D’accord Ali, je te donne le fond des trois boites de conserve mais, avant, tu me laisses te donner un direct. L’ancien boxeur, sans méfiance, tendit alors son menton, mais le coup de poing qui l’atteignit, non seulement le projeta à la renverse mais le mit proprement K.-O. ! Inquiet, mon oncle s’agenouilla, secoua, gifla le champion déchu pour lui faire reprendre ses esprits, mais les premiers mots qui sortirent du gosier de la victime furent : Tonico, si ti plé, damé mi vino ! (Tonico, s’il te plaît, donne-moi mon vin).

Il était fréquent au village natal que, dans les conversations entre indigènes et européens, on mélangeât les vocables français, arabes et espagnols. Comme étaient nombreuses les expressions locales dont l’étymologie provenait des trois langues ; ainsi a oua signifiait « c’est pas possible » ; a carabi : « Je te jure » ; et poh poh poh voulait dire « hou là là ». Les Sigois, dont le langage de la rue était aussi cru qu’ailleurs, mêlaient également les expressions pour désigner les organes de reproduction ; ainsi figue désignait l’appareil génital féminin, zeb était le pénis. Et certains avaient aussi la manie d’ajouter le préfixe es à des mots comme : estylo, estatue, espécial, estack…ou le suffixe « et » aux prénoms : Ramonet, Alilet

Je me souviens qu’à trois ans, j’avais un bonnet qui m’avait fait surnommer Le petit caporal par le clan familial et tout le voisinage. Il avait été sûrement confectionné à partir de coiffures militaires par maman qui était diplômée ès-couture. Je possède d’ailleurs une photographie, prise devant l’épicerie de grand-mère, où l’on me voit ainsi coiffé. A cette époque, le jeu favori de mon oncle Antoine et d’un voisin arabe était de me prendre pour un ballon de basket : séparés de deux mètres environ et placés face à face, ils me propulsaient et me réceptionnaient à tour de rôle !

Comme je l’ai dit précédemment, j’étais le premier neveu de mes oncles et tantes, mais aussi le premier petit-fils du Tio Pépé et de la Tia Francisca ainsi que le premier petit-neveu de mes deux grand-tantes, prénommées toutes deux Marie. L’une était tante Maria, sœur de grand-mère ; l’autre tante Marietta, sœur de grand-père. J’étais donc le chouchou de tous, avant que mes sœurs et cousins ne naquissent. Aussi, chacun ne savait que faire pour m’être agréable : Mémé, c’étaient les bonbons ; tante Laetitia, les photos des artistes de cinéma ; oncle Antoine les chin-chin-gum, comme disait Mémé.

Tante Maria était ma préférée car souvent son haut buffet regorgeait de pastissos, de mantecaos ou de rollicos (pâtisseries locales). Quelquefois, avant qu’elle ne vînt habiter près de nous, au village, avec maman nous passions l’après-midi ou le dimanche à la ferme. Pour nous y rendre, il fallait emprunter un chemin au bout du boulevard Cavaignac, un chemin étroit et odorant qui tournait un peu plus loin à gauche, puis à droite le long d’une haie de cyprès. La ferme me semblait à l’époque très lointaine ; c’était une minuscule métairie, située à main gauche lorsqu’on y parvenait par le chemin d’accès, avec devant sa cour, au fond, un vénérable figuier, à droite un ruisseau qui me paraissait rivière et au milieu un baril de tôle en guise de barbecue, point de départ des merveilleux arros con pollo ou des succulents gaspachos, autres spécialités culinaires préparées par ma grand-tante. Que de fois aussi l’ai-je observée, pétrissant dans une grande lessiveuse une énorme boule de pâte ! C’était celle destinée à la confection de ses mounas, brioches traditionnellement confectionnées à l’approche des fêtes de Pâques. Elle les recouvrait ensuite de linges de flanelle afin que la levure fît lever la pâte, durant la nuit. Et le lendemain, elle la divisait en petites boules, crucifiées en leur sommet, badigeonnées de jaune d’œuf avant d’être saupoudrées de sucre en grains. Elle en préparait en quantité pour nous et pour l’épicerie ; puis on les transportait par planches entières jusqu’au four de la boulangerie. Quelle brave femme, cette tante Maria ! D’elle, je reparlerai plus tard, parce que je crois qu’elle nous aimait bien, maman, papa et moi. D’ailleurs, je me souviens très bien du chagrin que j’éprouvai à sa mort… Mon premier gros chagrin devant la perte d’un être cher !

 

A cinq ans, je fus inscrit à l’école maternelle qui se trouvait à l’autre bout du village. Une image, une seule me reste, celle de cette petite fille qui avait soulevé sa robe pour me laisser entrevoir ses dessous. Du coup, dans la famille, on avait décrété que j’avais une fiancée et qu’elle s’appelait Raymonde ! Et puis aussi ce cauchemar… Celui que personne n’oublie ! Pépé Cerdan dont le sobriquet était Pépé Taxi, parce qu’il en possédait un, alerté je ne sais trop par qui ni comment, était venu me chercher à pied pour me ramener chez moi, me faisant parcourir tout le boulevard, la culotte, les jambes et les socquettes souillées à la suite d’un malheureux oubli… Quelle humiliation !

Autres réminiscences éparses de l’époque : je revois cette fontaine, juste en face de notre domicile et cette file de bidons, bassines et brocs qui s’allongeait en une queue interminable, le long du trottoir ; leurs patientes propriétaires les disposaient là, par ordre d’arrivée, en attendant l’heure de la distribution d’eau. Le précieux liquide ne coulait pas à flots, ni à l’extérieur, ni dans les chaumières ! Seuls quelques riches notables avaient le privilège de l’eau courante à la pile de l’évier ! Et les salles de bain devaient se compter sur les doigts d’une seule main, dans le village ! Les enfants, pendant que les mamans tcharaient à qui mieux mieux en attendant de remplir leurs récipients, jouaient entre eux, au ballon, au cerceau ou au pitchac. Vous rappelez-vous ce jeu ? Il s’agissait de jongler le plus longtemps possible avec les pieds sans laisser tomber un petit objet confectionné par les enfants eux-mêmes, le pitchac, lequel était obtenu à partir d’une pièce trouée de vingt-cinq centimes surmontée d’une petite frange de papier roulée sur elle-même dont la base était passée dans le trou de la pièce.

En automne, au coin d’une rue, un marchand arabe déposait un couffin empli de figues de Barbarie et attendait les clients, le couteau à la main. Alors, il vous ouvrait chaque fruit en tronçonnant d’abord les deux extrémités et en entaillant l’enveloppe luisante, hérissée de piquants, sur toute sa longueur. Puis, les deux doigts de chaque main entrouvraient les deux lèvres de la plaie, vous présentant la chair orange ou dorée, comme une offrande… Quel plaisir du palais que cette pulpe fraîche et sucrée, fondante à souhait au milieu des innombrables pépins. Mais attention ! Il ne fallait pas se montrer trop gourmand ou trop goulu, sinon gare au bouchon… Je veux dire, à l’occlusion, ou si vous préférez, à la constipation !

Tous les Sigois, jeunes et moins jeunes, se livraient le soir venu, à un rite séculaire, hérité des traditions espagnoles: le rite du Boulevard. Il s’agissait de parcourir à pied et plusieurs fois, rarement seul mais plutôt à deux ou plus, avec les copains ou en famille, la longueur de l’avenue de la République, jusqu’à l’heure du dîner. Certains parsemaient le parcours de haltes désaltérantes dans les cafés du Sig où se consommaient nombre d’anisettes, flanquées de leurs incontournables kémias : cacahuètes, tramousses, moules et escargots à la sauce piquante, brochettes d’abats, saucisses ou merguez. D’autres consommaient des glaces ou des agua limon quand ils ne se laissaient pas tenter par le marchand de calentita, cette espèce de gâteau plat, fait de farine de pois chiches cuite, saupoudrée de cannelle, que le vendeur découpait avec une spatule de peintre. C’était une sorte de fête permanente où chacun laissait libre cours à sa fantaisie, après les heures de travail. Les garçons au coude à coude barraient le passage aux filles en leur lançant des œillades ou des plaisanteries, tandis qu’elles se dérobaient en riant, faisant virevolter leurs jupons. Les dimanches et jours de fête, la foule était plus dense qu’à l’ordinaire.

Encore un petit épisode relatif à l’avenue de la République : l’arrivée du premier convoi américain à Saint-Denis-du-Sig et cette effervescence dans la foule, ces vivats, cette joie lorsque les soldats du haut de leur tank, jeep, auto mitrailleuse ou camion distribuaient à la volée bonbons, sucettes, chocolats et cigarettes !!!

Je ne saurais terminer sans évoquer ces scènes qui réunissaient familles, amis et voisins, le soir venu, après dîner, au cours de longues veillées. Chacun prenait le frais devant sa porte, racontant les derniers potins du village ou les péripéties de la Grande Guerre, que mon grand-père avait faite dans les tranchées… On chantait aussi les succès de Tino Rossi, de Charles Trenet ou bien de vieilles chansons espagnoles, comme La novia de Pépé (bis), sa méa (bis) la cama ; y Pépé, y Pépé, li dicé ; cochina, cochina, marana… » ou encore La Cucaratcha, la Cucaratcha no puede caminar, porque le falta (bis), uno pito pa pitar.

J’aimais et savourais ces instants de paix, à peine troublés par les moustiques, où, calé entre la longue jupe et les genoux de Mémé, elle me gratouillait la tête jusqu’au bord de l’endormissement !

Dans la journée, la cour commune appelée patio devenait lieu de réunion pour échanger entre voisines de toutes confessions des nouvelles, des recettes, des modèles de robes, etc. La plupart du temps, on s’asseyait et, tout en causant, on s’employait à trier les lentilles, les pois cassés, écosser les fèves ou les petits pois, casser les olives vertes ; la plaine du Sig était fertile et les oliviers nombreux. Pour ce dernier travail, on mobilisait souvent un enfant, moi en l’occurrence ! Il fallait puiser dans le panier ou dans le sac une poignée de ces fruits oblongs, les placer un par un sur la planche disposée au-dessus d’un tonneau ouvert, les fendre sans les écraser, au moyen d’une moitié de brique et pousser, d’un revers de main, les olives éclatées dans le bain de saumure. Elles y restaient un certain temps et quand leur chair en était bien imprégnée, Grand-mère les retirait au fur et à mesure pour les vendre à l’épicerie. Bien sûr, chacun en profitait aussi, mais en cachette de la patronne car si elle en surprenait un, elle le grondait en disant (en espagnol) : Regarde-le celui-là, il me mange mon bénéfice !

Le patio était commun à tous, c’est-à-dire que les ménages européens et musulmans vivaient ensemble ; cet espace me semblait immense avant que ne fût érigé un muret de séparation, à cause des toilettes. A côté de ce petit coin, juste à droite, il y avait une porte qui donnait dans une grande pièce inutilisée où mes grands-parents avaient rassemblé tout un fatras d’antiquités. Là, dans de vieilles valises, malles, panières, s’empilaient des vêtements et uniformes militaires défraîchis, des coiffures de toutes sortes, des outils usagés ou de la vaisselle inutile, des instruments de musique, des gants de boxe et des tas de petits objets dans les tiroirs d’un comptoir… Vous pensez si j’étais à mon affaire, moi qu’on appelait le farfouilleur, car j’étais toujours en train de fouiller partout, toujours à la recherche de quelque chose. Je passais des heures dans ce paradis, à fouiner, jouer, me déguiser. On ne m’entendait plus et, quand on voulait me trouver, on savait où j’étais ! Je pense que c’est de là que date mon attirance pour les vieux objets, les anciennes pièces de monnaie et la brocante, tout simplement de cette incorrigible curiosité. Ma réputation était faite ! Partout où j’allais, on planquait tout !

Mes meilleurs souvenirs de Saint-Denis-du-Sig sont aussi dans ces moments que je passais chez mes cousins C… : Tante Alice et l’oncle Lucien avaient en effet quatre enfants, Paulette, Alain, Jocelyne et Hervé. Chez eux, comme on dit chez nous, c’était la maison du Petit Bon dieu ! Il y avait toujours du monde. D’abord et tout le temps, grand-mère et grand-père C…, lequel prenait le frais sur une chaise en bois. Chaque dimanche, le couvert était mis pour le cousin Antoine G…, appelé Tonet, ainsi que pour une amie de ma tante prénommée Marinette. Etai(en)t invitée(s) également à la table familiale, pendant les vacances, l’une ou l’autre des nièces de Sidi-Bel-Abbès, ou les deux à la fois, Andrelle et Marlène P…, quand ce n’étai(en)t pas le cousin Sylvain ou le cousin Rémy ou les deux à la fois ! Et les repas alors, quelle ambiance, mes amis ! Tonton Lucien était l’amuseur de la famille : toujours des blagues à raconter, mais des blagues sans fin, avec jeux de mots, mimiques et onomatopées qui, à chaque fois, provoquaient l’hilarité générale bien avant la chute finale !

Dans cet appartement de la rue de la Poste ou rue Lamartine, il y avait aussi la ménagerie, c’est-à-dire, soit une poule soit un chien ou un chat ou encore un lapin qui vivait en complète liberté ; parfois aussi, un serin, un chardonneret ou un verdier, que l’on mettait en cage quand, avec Alain, nous en attrapions. Pour ce faire, on fabriquait de la glu avec du caoutchouc fondu dans une boîte de conserve. Qu’est-ce que ça sentait mauvais ! Nous en enduisions des tiges de fenouil que nous plantions par les deux extrémités au bord des points d’eau. Mais le plus attachant des animaux de la maison était Volcan, un chien de chasse comme il en est peu ! Outre ses remarquables qualités de chasseur, il était doté d’une intelligence rare et, de ce fait, devenait le compagnon idéal des enfants. Nul comme lui ne savait jouer au foot, poussant la balle avec ses antérieurs ou la renvoyant d’un coup de museau ! Et, parlant de museau justement, ce chien n’avait pas d’égal pour faire voler un morceau de sucre au-dessus de sa tête quand vous le lui placiez sur la truffe, pour l’engloutir ensuite en le rattrapant au vol ! Mon cousin, dont l’imagination était sans bornes, s’amusait à le coucher dans son propre lit pour jouer au Chaperon Rouge, avec Jocelyne. Il le coiffait d’un bonnet, l’équipait de bésicles et le chien ne bougeait pas tant qu’il était nécessaire. Mais lorsqu’au terme du conte, il s’agissait de manger le petit Chaperon Rouge, Alain faisait mine de viser le chien avec son estack (lance-pierre) et le fauve bondissait sur Jocelyne pour l’inonder de léchouilles !

Hélas, un jour, cette brave bête fut atteinte de rhumatismes et il fallait quotidiennement la conduire chez le vétérinaire dont le cabinet était situé deux rues plus loin, derrière le tribunal. Une fois, j’y accompagnai mon cousin et son chien mais, à mi-chemin, Volcan qui se doutait où on le menait, refusa d’avancer. Ce que voyant, mon génial cousin ne trouva rien de mieux que de me dire : Ecoute, toi, tu lui prends la patte gauche et moi, la droite ; et on va le traîner comme ça ! Oui, d’accord ! Mais ce qu’il avait oublié, c’est qu’il m’avait confié, par hasard, la patte malade… Et ce qui devait arriver, arriva… A la première traction exercée sur le membre, le chien me happa la main et me mordit profondément ! Mais ça, ce ne fut pas le plus grave ! Le pire vint après, chez le vétérinaire, qui me soigna avec un mercurochrome de cheval, de sorte que le lendemain, ma pauvre main déjà labourée par les crocs et rougie de mercurochrome, était parsemée d’énormes cloques la faisant doubler de volume : le produit du véto m’avait en fait brûlé la peau !

Mes parents avaient quitté Saint-Denis-du-Sig en 1947, lorsque mon père avait obtenu une mutation pour Mascara. Je faisais donc de fréquents séjours au village natal, lors des vacances scolaires le plus souvent. En principe, je me rendais chez mes grands-parents, mais en réalité, j’étais tout le temps fourré chez ma tante Alice où je rejoignais mon cousin Alain. Là, il y avait toujours à découvrir ou à fabriquer : les séances de pêche, sous le pont du Sig à attraper des anguilles ; ou bien la partie de braconnage que nous avions faite avec Roger, le mari de Paulette, dans les drains, près du Sig, au cours de laquelle nous avions pris tant de mulets au filet que la Quatre Chevaux du cousin ne pouvait les contenir tous ! C’étaient aussi des promenades à la chapelle Notre-Dame du Bon Remède, sur la pente d’un mamelon du Touakès, ou bien des parties de chasse au canard à la Macta, avec l’oncle Lucien et Volcan.

Mais la plupart du temps, nos jeux se déroulaient dans la rue Lamartine, comme faire du vieux vélo. Un vélo sans frein…Et savez-vous pourquoi ? Tout simplement, parce qu’il n’en avait pas besoin, étant équipé d’un pignon fixe à l’arrière ! Nous jouions aussi aux billes, au diabolo et au cerceau et quelquefois, en compagnie de Rémy, nous fabriquions des lanternes magiques, dessinant nous-mêmes nos films en reproduisant sur du papier transparent des images de bandes dessinées.

Enfin, le plus dépaysant des passe-temps était lorsque nous allions au cabanon à Port-aux-Poules, où mon oncle et ma tante louaient pendant un mois d’été une de ces petites cabanes montées sur pilotis. Alors là, c’était le pied ! La vie de bohème, à coucher sur des matelas à même le plancher, avec le bruit des vagues roulant sous nos têtes. Il n’était pas question de toilette : le lavage se faisait automatiquement le matin, en nous levant et en plongeant dans la Grande Bleue… Celui de la vaisselle pareillement ! Par jours de grand vent, à la plage, nous fabriquions des cerfs-volants avec des roseaux, de la ficelle, quelques chiffons et du papier glacé que nous fixions autour de l’armature avec de la colle de pâte…

Que de souvenirs, si proches et si lointains à la fois !

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Un commentaire Ajoutez le votre

  1. bouziane belhadj dit :

    la ville de sig est ma ville natale malheureusement elle n’est plus comme avant tout a changé malheureusement!

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