Quatre ans de l’histoire de Paris : l’occupation

L’occupation de la France par l’armée allemande est, pour les nouvelles générations, une période lointaine et assez brumeuse. En voici quelques souvenirs d’une Parisienne née en 1920.

L’occupation va commencer avec l’armistice du 22 juin 1940, et se terminera par la signature de la paix en 1945. Ce sera une tranche de vie assez pénible qui verra d’abord le pays coupé en quatre zones. La zone libre, la zone occupée, la zone interdite et les régions de l’Alsace-Lorraine. Toutes ces zones seront délimitées par « la ligne de démarcation ».

En ce qui me concerne, je me trouve en 1940 en zone libre, dans le département qui s’appelait alors les Basses-Pyrénées. Pour le Béarn, la ligne se situait à Orthez, sous Préfecture. On ne pouvait franchir la partie occupée vers la partie libre que par quelques rares « aussweiss ». Si on voulait passer clandestinement, le risque était grand, allant de peines de prison à la condamnation à mort.

Beaucoup de Français, pour diverses raisons, voulaient changer de zone (ce fut possible jusqu’en 1942 où tout le pays fut alors occupé). C’était réalisable par des réseaux amicaux ou par des passeurs monnayés.

J’ai le souvenir de mon père faisant appel à un de ses camarades de la guerre 1914-18, résidant à Orthez, pour faire passer la ligne, à plusieurs de ses amis Parisiens.

Pour ma part, je ne regagnais Paris qu’en 1942, après l’occupation totale.

Un souvenir en appelant un autre, je vais essayer de parler de la survie (dans tous les sens du terme) pendant cette période.

Ce qui primait pour tout le monde était la recherche de nourriture. Pour répondre aux exigences de l’occupant, la population était rationnée. Les premiers tickets d’alimentation sont créés en 1940, et c’est le chocolat qui fut restreint le premier (on n’en verra pratiquement pas pendant 4 ans). Chacun a alors droit à une carte d’alimentation munie de tickets. Il y a 7 catégories selon l’âge et les activités. J’étais, comme toute ma famille, inscrite à la mairie du 5ème arrondissement et j’appartenais à la catégorie des 7 à 70 ans (70 ans était la moyenne de vie à l’époque). Tous les produits étaient rationnés, certains plus que d’autres et selon les exigences du moment. C’étaient la viande, le sucre, les fromages, les matières grasses, les œufs, les pâtes, le savon et surtout le pain. La ration de pain fixée à 300g par jour pour un adulte, était insuffisante, car, à l’époque les français mangeaient beaucoup de pain. Le troc de tickets de pain s’instaura rapidement et presque légalement. Mon père, non fumeur, échangeait ses tickets de tabac (qui était rationné également) contre des tickets de pain chez le boulanger.

Les maîtresses de maison et les mères de famille passaient de longues heures, dans le froid, à faire la queue devant le magasin annonçant la sortie d’un ticket (par exemple 70g de fromage pour une semaine). C’était souvent la déception quand votre tour arrivait et qu’il n’y avait plus rien. Quelques légumes étaient vendus sans tickets (sauf les pommes de terre très demandées par les Allemands). J’ai en mémoire une pomme de terre symbolique, toute ratatinée que ma mère a conservée un hiver entier ! Je me souviens aussi, qu’elle allait chercher, à pied, fort loin dans Paris, un malheureux chou en vente libre, dès que le bruit courait qu’un commerçant en avait. Elle espérait peut être faire une hypothétique garbure !

On trouvait heureusement quelques produits en vente libre, comme certains fromages ou d’autres ersatz. Quelques commerçants débrouillards parvenaient à faire et vendre des crêpes à la farine de Sarrazin. J’ai fait la queue à plusieurs reprises, dans le froid de l’hiver 42-43, pour en acheter.

Un autre problème se posait quand il fallait faire la cuisine. Le gaz comme l’électricité, étaient rationnés, et on ne pouvait s’en servir tout le temps. Pour augmenter la pression du gaz et qu’il chauffe davantage, on se servait d’un curieux appareil « le tire gaz ». Ma mère utilisait également un « marmite norvégienne ». C’était une petite caisse isolante en bois qui permettait de terminer une cuisson et de conserver la chaleur des plats préparés.

La confection des menus était dans toutes les familles un véritable « casse-tête ». Les journaux féminins publiaient des recettes de substitution, et j’ai encore, dans un vieux carnet, la recette de la mayonnaise sans œufs, de la brioche économique sans beurre de « Madame Tickets », et de la confiture sans sucre !

Un grand absent était le café. Il était remplacé, au mieux, par de la chicorée ou de l’orge grillée. Certains en réalisaient avec des glands grillés, mais je n’en ai jamais bu. Cet ersatz de café était sucré avec des pastilles de saccharine.

Je me souviens de mon départ au bureau après avoir bu une tasse de chicorée, sans lait, avec une tranche de pain sans beurre ni confiture bien sûr. Ma mère répartissait avec soin chaque jour les rations de pain de la famille. Par contre, ma sœur, plus jeune, et appartenant à la catégorie J3, recevait à son lycée, des « biscuits vitaminés », on en distribuait également dans toutes les écoles parisiennes. C’était un complément appréciable.

L’ordinaire était quelques fois amélioré par l’arrivée de quelques colis venant de mes grands-parents. Malheureusement ces envois arrivaient à moitié vide, le transporteur s’étant servi au passage ! Il existait aussi des adeptes du système D qui louaient un petit lopin de terre en banlieue et y cultivaient leurs légumes. Mais ce qui a beaucoup marqué l’Occupation a été « le marché noir ». Tout s’achetait et se vendait à des prix prohibitifs. Les personnes aisées, et sans scrupules, ne manquaient de rien. Les restaurants de luxe étaient pleins, avec aussi la clientèle allemande alors que l’ensemble des Parisiens avaient faim.

Les cinéastes d’après guerre ont réalisé sur ce thème des films révélateurs et quelquefois drôles, comme « Au bon beurre », film réalisé en 1981 d’après le roman de Jean Dutourd. Il a pour thème l’enrichissement d’un couple de crémiers, comme cela c‘est produit pour beaucoup de commerçants. Un autre film « La traversée de Paris », tourné en 1956, avec de grandes vedettes comme Gabin, Bourvil et De Funès, dépeint également, d’une autre manière, le marché noir. Ces deux films ont souvent été rediffusés à la Télévision.

Lorsqu’en 1943 j’intégrais la Préfecture de Police pour un premier emploi, j’ai eu accès au Mess du Personnel. Et c’est sans honte que j’y ai pris le repas de midi, afin d’économiser une ration dans la famille. Les repas étaient sans tickets, mais le menu succinct, restera inchangé pendant des semaines, avec des haricots à tous les plats accompagnés d’un pâté à la composition indéfinie ! J’y ai quand même survécu !

Si je n’ai pas vraiment eu faim pendant l’occupation, si je n’ai pas mangé de rutabagas, c’est grâce à l’ingéniosité de ma mère. Elle n’a pas fait appel au « marché noir », sauf pendant la semaine de la Libération de Paris, où il n’y avait vraiment rien à manger.

Par contre, ce dont j’ai vraiment souffert, c’est du froid. L’hiver 1942-43 a été particulièrement rigoureux, le charbon étant totalement absent. On avait froid à la maison, on faisait sa toilette à l’eau froide, on avait froid en faisant la queue chez l’épicier, on avait froid au bureau. La Préfecture de Police est une ancienne caserne de la Garde Républicaine, les pièces sont très grandes et hautes de plafond, les radiateurs étaient, bien sûr, hors service. Chacun luttait comme il pouvait contre le froid, et j’ai vu – de mes yeux vu – un vieil employé, proche de la retraite, et vrai personnage de Courteline, écrire avec des mitaines ! Dans l’après-midi, l’administration nous offrait généreusement une tasse de « viandox ». Ce n’était pas bon mais c’était chaud !

Aux restrictions alimentaires s’ajoutaient les restrictions vestimentaires. Il existait une carte intitulée « Vêtements et articles textiles » comportant des tickets-points. Chaque article avait son quota de points. Il se pratiquait aussi un troc légal, où l’on devait fournir trois exemplaires d’un article usagé, pour pouvoir en acheter un neuf (cela m’est arrivé). Mais si l’on voulait confectionner quelque vêtement, les tissus mis en vente étaient de mauvaise qualité. Il n’y avait plus de laine ni de coton, on ne trouvait que des ersatz, de la rayonne ou de la fibranne.

Aussi pour lutter contre le froid et en l’absence de manteaux de laine, les Parisiennes portaient de la fourrure qui était en vente libre. Toutes les sortes de peaux étaient utilisées et cela allait de l’astrakan (fourrure de luxe) à la très ordinaire fourrure de lapin. L’important était d’avoir chaud. Les hommes portaient des canadiennes doublées de peau de mouton.

Malgré tout les Parisiennes restaient élégantes et faisaient preuve de beaucoup d’ingéniosité en créant du neuf avec du vieux. Les journaux de mode les y aidaient avec des astuces de couture. Comme il n’y avait pas de laine à tricoter en vente, on détricotait de vieux lainage pour en créer d’autres (ce que j’ai fait). A cette époque toutes les femmes savaient coudre et tricoter. Comme les bas de soie étaient introuvables (le nylon n’existait pas) les femmes ont d’abord porté des socquettes, puis sont restées jambes nues pendant les grands froids. Une mode est née, celle de se teindre les jambes pour imiter les bas, en en traçant la couture comme les bas de l’époque.

Se chausser posait un autre problème. Comme le cuir était réquisitionné, les chaussures avaient des semelles en bois, rigides tout d’abord, puis compensées, puis articulées. On s’ingéniait à en fabriquer soi-même, et je me souviens avoir fait des chaussures d’été avec du liège et de la toile.

Terminons le chapitre vestimentaire par les chapeaux. A cette époque, on ne sortait pas sans chapeau. La mode leur avait donné des dimensions énormes, importables de nos jours. J’en ai porté. Par ailleurs, les coupures d’électricité empêchaient d’aller régulièrement chez le coiffeur, aussi les Parisiennes se coiffaient de turbans. Le grand écrivain Simone de Beauvoir a beaucoup illustré cette coiffure.

Après le souci de la nourriture et des vêtements, venait celui des déplacements. Comme il n’y avait pas d’essence, peu de voitures particulières circulaient. Les seules qui pouvaient rouler étaient munies d’un « gazogène » (c’était un appareil qui permettait de produire un combustible, par exemple, avec du charbon de bois). Les autobus circulaient irrégulièrement, la bicyclette était donc indispensable. Mais le temps passant, elles devinrent très rares car l’occupant les réquisitionnait. On pouvait faire appel aux vélos-taxis. C’étaient une bicyclette ou un tandem, qui pouvait transporter deux personnes dans un petit habitacle, mais ils étaient très chers. Il fallait obligatoirement marcher à pied, mais avec les semelles de bois, ce n’était pas très agréable. Heureusement le métro fonctionnait, tout le monde le prenait et il était bondé. Il roulait de 6h du matin à minuit, mais il ne fallait pas rater la dernière rame qui quittait la tête de ligne à 23h, sinon on se retrouvait dans la rue, en infraction en raison du « couvre-feu ». Les militaires allemands y étaient nombreux et il fallait les côtoyer.

Lors des bombardements, les alertes annoncées par les sirènes, le courant était coupé, et il servait d’abri à tous les passants. Il pouvait être aussi le lieu de rafles (après les attentats de 1942), ces épisodes pénibles où tout le monde devait descendre et décliner son identité. Par chance, cela ne m’est pas arrivé. On pouvait aussi y faire des rencontres inattendues. Je me suis trouvée après une représentation au Théâtre Hébertot en 1943, dans la même voiture (la fameuse rame) avec la grande vedette de l’époque : Pierre Richard Wilm, que je venais d’applaudir dans la salle.

Il faut aussi parler du couvre-feu. Il créait une ambiance très particulière. Personne ne pouvait circuler sans raison valable et muni d’un « aussweiss ». La rue était lugubre. Il n’y avait pas d’éclairage public et chacun devait obturer les vitres des portes et fenêtres. Un corps spécial, « les chefs d’Ilots de la Défense Passive » surveillait la moindre lumière perçue et sifflait les contrevenants.

Mais Paris sous l’occupation, c’était aussi un décor. Comme il n’y avait pas de circulation, toutes les perspectives étaient dégagées, et mises en valeur. C’est assez paradoxal, mais c’est pendant cette période que l’on a pu admirer le mieux les monuments parisiens. Ils se détachaient avec un relief particulier. Je me souviens avoir traversé, à pied bien sûr, la Place de la Concorde et admiré pleinement la perspective des Champs-Elysées jusqu’à l’Arc de Triomphe (le lointain n’était pas encore gâché par l’arche de la Défense).

Evidemment en marchant en ville, il fallait faire abstraction des nombreux drapeaux à croix gammée flottant sur certains bâtiments (on peut rappeler que dès juin 1940, l’Occupant avait supprimé tous les drapeaux tricolores flottants). Depuis, chaque édifice ou grand hôtel avait son drapeau, rouge flamboyant avec une croix gammée noire comme celui de l’Hôtel Meurice, rue de Rivoli. Sur la Place de l’Opéra, on ne pouvait éviter l’énorme banderole, en lettres gothiques noires sur fond blanc, de la « Kommandantur ».

Chaque carrefour Parisien était aussi planté de panneaux en allemand pour la circulation des militaires. Mais si le piéton pouvait traverser librement la Place e la Concorde, il n’en était pas de même sur tous les trottoirs. Je me souviens avoir été obligée de quitter le trottoir et de marcher dans la rue chaque fois que je passais, Boulevard Montparnasse, près de chez moi. C’était assez humiliant, face au militaire en faction gardant l’hôtel abritant des officiers.

Changeons carrément d’images en parlant de la vie culturelle pendant cette période. Elle a été brillante. Les Parisiens, pour s’évader et oublier le quotidien, sont beaucoup allés au spectacle. Les salles étaient pleines, et c’est entre 1942 et 1945 que de grandes pièces de théâtre et de grands films ont été créés. Les Allemands ne s’y sont pas opposés d’abord pour leur culture personnelle, et aussi pour la détente de leurs permissionnaires. Beaucoup de cabarets et de music-halls ont fonctionné à temps plein. Comme c’est un peuple très musicien, ils ont beaucoup fréquenté l’Opéra et l’Opéra Comique. J’ai, à propos de l’Opéra, un souvenir qui m’a vraiment marquée. J’y allais, pour la première fois, invitée par une amie musicienne. En pénétrant dans la salle, j’ai été saisie par la vue d’une véritable marée d’uniformes « vert de gris ». Cette vision et le sombre drame de Boris Godounov au programme, m’a laissé une curieuse sensation. Plus riants et colorés étaient les ballets du grand danseur Serge Sifar. Les soldats y assistaient en masse. Comme personnellement j’aime beaucoup le théâtre, j’y suis allée autant que je le pouvais. Les représentations étaient quelquefois interrompues par les coupures de courant pendant les alertes, et les salles n’étaient pas chauffées.

J’ai pu voir, parmi d’autres pièces, la création de « Huis Clos » de Jean-Paul Sartre en 1944. J’ai applaudi la performance de la grande comédienne Marguerite Moréno, dans « la Folle de Chaillot » de Jean Giraudoux, avec Louis Jouvet, en 1945. La Comédie Française a aussi créé à cette époque la pièce de Montherlant, « la Reine Morte », et « le Soulier de Satin » de Paul Claudel, devenus maintenant des classiques. Le cinéma a été tout aussi brillant malgré la censure, et des films comme « l’Eternel Retour », « les Visiteurs du Soir » et surtout « les Enfants du Paradis » avec Jean-Louis Barrault et l’inoubliable Arletty, sont aussi devenus des classiques.

Les spectacles jour après jour aidaient à vivre le quotidien. Si les adultes assuraient la survie des familles, les plus jeunes aspiraient quand même à des distractions. Elles étaient peu nombreuses. Il n’était pas question d’assister à des bals de société comme c’était habituel, car ils étaient interdits. Aussi les amateurs de danse se retrouvaient sous la fausse dénomination de « cours ». D’autres distractions, plus sportives, celles-là, étant les sorties à bicyclette et le camping.

Peu de temps avant le débarquement en 1944, alors que l’atmosphère se détendait, j’ai le souvenir de ballades à bicyclette et de camping assez rudimentaire avec des amis. Cela peut sembler paradoxal, mais c’était possible. Ils représentent quelques souvenirs de jeunesse.

Après vont venir les semaines plus graves qui vont nous conduire aux combats de la Libération.

 

 

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Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Laloë dit :

    >
    Mon père avait déniché un produit qui s’appelait le COSSAC.
    C’est, je crois, de la cosse de cacao. Je l’ai retrouvé récemment : Il sert à protéger les plantations des mauvaises herbes…
    Quant à la sacharine, elle était vendue sous forme de petites pastilles en échange de tickets
    Les malins (et fortunés) pouvaient se procurer sans tickets du sucre. Il suffisait de se rendre en pharmacie et de demander du dextrose !

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