Quatre ans de l’histoire de Paris : la libération

Après avoir traversé l’Occupation, j’ai heureusement connu la libération de Paris. Je l’ai vécue au cœur même de l’insurrection, et sur deux sites. D’abord, de par mon domicile, situé dans le quartier Latin, et surtout par mon lieu de travail, la Préfecture de Police. Je me suis donc trouvée dans l’axe des combats qui allaient s’étendre du Luxembourg au Châtelet.

A l’aide de quelques notes de l’époque, des photos de mon album, et des récits de témoins que j’ai connus, je vais essayer de reconstituer le puzzle de mes souvenirs. Il faut reprendre la chronologie des événements qui se sont succédé rapidement.

A ce moment là, la bataille de Normandie se termine, les Américains ne sont pas loin de Paris. Le « bouche à oreilles » fonctionne mais on ne peut écouter la B.B.C. en raison des coupures de courant. Les Parisiens sont dans l’attente. Ils savent que depuis le 10 août, les cheminots se sont mis en grève pour perturber le départ des occupants. Le métro ne fonctionne plus, et le couvre-feu est à 18h. Les Allemands sont très tendus. Un premier incident va se produire le 13 août. Il est créé par un coup de force des soldats occupants, contre un poste de police en banlieue. Ils en désarment les gardiens de la paix. Des tractations s’ensuivent entre les deux camps, et en conclusion, les gardiens de la paix prennent la décision de répondre aux ordres des Forces Françaises de l’Intérieur (les F.F.I.), en abandonnant leurs postes.

Le 15 août, la Police se met en grève, et les gardiens de la paix se répandent dans Paris, incognito et armés. Les Parisiens sont surpris, mais restent calmes. Il y a de grandes difficultés de ravitaillement et le pain manque. Les Allemands accélèrent leur départ et l’on peut voir un grand nombre de camions chargés de soldats en armes. Ils sont très nerveux et tirent quelquefois sur la foule qui les regarde partir. Les hôtels sont vidés de leurs occupants comme ceux que je voyais près de chez moi, Boulevard de Montparnasse. Paris est aussi très tendu, désorganisé, sans radio, sans journaux.

Le 18 août, le Comité de Libération de la Police Parisienne regroupant les trois groupes de Résistants, « Honneur de la Police », « Front National », « Police et Patrie », affiche un ordre : « Appel à tous les Parisiens ». C’est la mobilisation générale. Les agents doivent rejoindre leur poste habituel, mais en civil et munis de leur arme. Au cours de la nuit du 18 au 19 août, 3000 gardiens de la paix se retrouvent sur le Parvis de Notre Dame, et au matin du 19, ils occupent la Préfecture. Elle abritera pendant une semaine quelques 2000 hommes et des assistantes sociales volontaires.

Comment ai-je vécu ce matin du 19 août ? Il faisait très beau, et comme chaque jour je descendais la rue St Jacques pour rejoindre mon bureau à la Direction du Personnel. Quand, arrivée à hauteur de la Sorbonne et en face du Lycée Louis le Grand, j’aperçois dans le lointain, au dessus des brumes de la Seine, quelque chose d’inhabituel dans le paysage. C’était le drapeau tricolore sur le toit de la Préfecture. J’appris, plus tard, qu’il avait été hissé par les policiers résistants. J’ai été très émue et me suis sentie comme délivrée d’un poids.

Continuant mon chemin, et arrivant sur le Petit Pont (qui rejoint la Rive Gauche à l’Ile de la Cité) je me trouve face à face avec mon Directeur de bureau. C’était une rencontre tout à fait inhabituelle. Il m’arrête aussitôt en me disant : « Mademoiselle rentrez chez vous et n’en bougez plus ». C’est ce que j’ai fait. Je ne devais retrouver mon bureau que le 25 août et dans un curieux état !

Quand je suis revenue chez moi, ce matin-là, je ne savais pas que je resterais pratiquement cloîtrée pendant une semaine. L’appartement de mes parents situé près de la rue St Jacques, du Boulevard St Michel, du Jardin du Luxembourg et à 300 mètres à vol d’oiseau, du Sénat, était très exposé. On ne pouvait sortir dans les parages sans risques. Le soir seulement permettait de respirer un peu en se mettant au balcon, mais on entendait les fusillades du côté du Boulevard St Michel, c’était à la fois inquiétant et rassurant. Il était ni possible d’aller au Luxembourg, le jardin de mon enfance que j’aimais beaucoup, et dont je connaissais tous les coins. J’ai pu voir, par la suite combien il avait souffert lors des combats.

Les journées vont alors passer dans l’attente et sous une chaleur écrasante. La radio ne fonctionnait plus, et les seules distractions étaient la lecture et les ouvrages de dames ! J’ai fait beaucoup de tapisserie à ce moment-là ! Une activité qui, par contre, n’était pas distrayante était la préparation des repas, car faire la cuisine entre les coupures de courant et l’absence totale de gaz, était une épreuve. Je vois encore ma mère utilisant un curieux petit réchaud que l’on alimentait avec des boulettes de papier. Faire cuire des haricots était épuisant !

Le ravitaillement devenait de plus en plus difficile. Les commerçants fermaient leurs boutiques. Il fallait obligatoirement passer par le marché noir. C’est ce qui décida mon père, de partir à bicyclette, avec une adresse précieuse en Normandie, pour recueillir viande et légumes. Son expédition réussit, heureusement. Mais un cycliste seul n’était pas attaqué.

Pendant ce temps, les combats débutent dans l’après-midi du 19 août. La Préfecture est attaquée et cernée par six chars allemands qui ouvrent le feu. Les gardiens répliquent avec des cocktails molotov, et postent des tireurs sur les toits. Il y aura très vite, des morts et des blessés français et allemands, qui seront transportés à l’hôpital de l’Hôtel Dieu tout proche. De nombreux coups de feu s’échangent, mais nos combattants ont peu de fusils et de munitions. Un camion allemand brûle au coin de la rue St Jacques et du quai St Michel où je passais le matin même. Un char est attaqué Place St Michel. Les résistants tirent depuis le coin des rues ou des bouches de métro dès qu’apparaissent des voitures ou des camions.

L’insurrection grandit, on tiraille de toutes parts, la situation devient très confuse et ce sont les Allemands qui demandent une trêve. Elle sera négociée par le Consul de Suède, Raoul Nordling, qui a joué un rôle important pendant toute cette semaine. Elle dure peu, et la canonnade reprend. Les gardiens combattants sont postés aux fenêtres surplombant la Seine et le Petit Pont, c’est un endroit stratégique. J’ai vu plus tard, qu’une de ces fenêtres était celle de mon bureau, je l’ai en effet retrouvée le 25 août complètement détruite et criblée de balles (cette même fenêtre a servi de décor authentique pour une séquence de film de René Clément, « Paris brûle-t-il » tourné en 1966, ce n’est pas sans émotion que je revois ces images lors d’une rediffusion à la télévision).

Au cours des heures les Résistants font beaucoup de prisonniers qui s’entassent dans la cour. Leur état, tant physique que moral est lamentable, m’ont dit plus tard des témoins. En même temps, le reste de la population subit le couvre feu à 21h, avec interdiction de circuler. L’électricité est très souvent en panne. Par contre, le téléphone fonctionne, mais peu de gens en ont à l’époque. Il n’ya pas d’essence, pas de bus.

Arrive le 22 août, et après l’armistice de la trêve, les mitraillages reprennent. Alors, le « Conseil de la Résistance » décide de faire participer toute la population à la libération de la  ville, et donne ordre de dresser les barricades pour empêcher la circulation des Allemands. Dans chaque voie, même la plus petite, c’est un amoncellement de grilles d’arbres, de sacs de sable, de pavés, d’arbres, de chariots divers. Les Allemands continuent de circuler avec de gros tanks et à ouvrir le feu en passant. La mairie de mon arrondissement, le 5ème, Place du Panthéon est criblé de balles.

En ce 22 août le général Von Soltitz reçoit l’ordre d’Hitler de détruire Paris. Mais grâce au concours du diplomate Raoul Nordling, cela ne se produira pas et seul le Grand Palais brûlera.

Mais Paris appelle au secours, et le 24 août le général Leclerc fait parvenir, par un petit avion prenant beaucoup de risques, un message écrit. Il annonce : « Tenez bon, nous arrivons ». En effet la Division Leclerc est toute proche et arrive dans la banlieue Sud de Paris. Pendant deux jours, la 2ème D.B., livrera de sérieux combats, et un détachement de 150 hommes arrivera à l’Hôtel de Ville le 24 août à 21h22. C’est la libération. La Résistance demande aux gardiens de la paix de se mettre en tenue. Et puis événement inattendu, une cloche se met à sonner, puis une 2ème et de proche en proche toutes les cloches de Paris. J’entends encore celle de mon Eglise St Jacques du Haut Pas, puis celle du Val de Grâce.

C’est l’euphorie générale. Chacun s’interpelle de balcon à balcon. On fait connaissance avec ses voisins jusque là inconnus. Puis, tout le monde descend dans la rue. Des fusées sont lancées comme un feu d’artifice. Ce seront des moments inoubliables.

Le vendredi 25 août deviendra une journée historique. Je l’ai vécue dès le matin en assistant à l’arrivée des chars français de la 2ème D.B. Ils stationnaient tout près de chez moi, dans les jardins de l’Avenue de l’Observatoire. La foule les accueillait avec enthousiasme. Les Alliés étaient là également avec la 4ème Division Américaine. Les premiers soldats que nous avons rencontrés étaient des Canadiens. Je vois encore mon père (ancien de 1914-18) leur offrant du Cognac, réservé depuis longtemps.

Cependant si la joie éclate, les combats ne sont pas terminés, et le drapeau allemand flotte toujours sur le Sénat, siège de la Luftwaffe. Les 600 officiers et soldats qui l’occupent ne veulent pas se rendre. Et se sera une rude bataille pour pénétrer dans les jardins du Luxembourg. Plusieurs tanks y sont postés, ainsi que dans la cour intérieure du Palais.

La bataille sera gagnée par les F.F.I. avec l’aide importante des chars et camions blindés de la 2ème D.B. arrivés sur place. Elle fut violente, les chars envahissent le jardin et se postent aux alentours, des obus éclatent un peu partout et les allemands ripostent. Les riverains veulent assister au combat et être témoins, ils prennent beaucoup de risques et il y aura des blessés Boulevard St Michel et Place Edmond Rostand.

De plus, on sait que le Sénat est miné avec 10 tonnes de cheddite, capables de faire sauter les alentours.

Aussi le nouveau Préfet fait aviser par haut parleurs la population de se rendre dans les caves. Etant dans le périmètre dangereux nous passons la nuit dans la cave de notre immeuble. Rien ne se produira, car le Génaral Von Soltitz signera avec le Général Leclerc et le Colonel Rol Tanguy, la reddition des forces allemandes dans la salle de billard de la Préfecture de Police. Il donne à ses troupes l’ordre de « Cessez le feu », et dans l’après-midi, les 300 officiers et soldats restants, sortent avec le drapeau blanc. Ils sont faits prisonniers et regroupés à l’extérieur du Luxembourg.

Mais la journée est loin d’être terminée. De nombreux historiens ont relaté la descente des Champs-Elysées par le Général de Gaulles et la fusillade qui s’est produite Place de la Concorde. Je n’y ai pas assisté, mais ma sœur qui y était, m’a raconté l’affolement et la peur qui se sont emparés de la foule énorme qui s’y trouvait, lorsque les tirs ont commencé. Ils provenaient des Allemands qui tiraient des toits du Ministère de la Marine et de l’hôtel Crillon en bordure de la Place. Les chars alliés, massés devant les Tuileries pour la revue des troupes, répondirent d’abord avec des armes légères, puis un obus fut tiré sur l’hôtel Crillon. Les tirs passaient au dessus de la foule qui s’était couchée par terre, en proie à une véritable panique.

La fusillade ne dura pas longtemps, mis il y eut cependant des morts et des blessés. Les dix plaques commémoratives, à l’entrée e la Place, rendent honneur aux combattants de cet épisode.

Par contre j’ai vu, de mes yeux vu la fusillade lors de l’entrée du Général de Gaulle à Notre Dame pour le « Te Deum », le 26 août. J‘avais rejoint la Préfecture et me trouvais aux fenêtres du 3ème étage, donnant sur le Parvis. Une foule énorme y était rassemblée. Lorsque le Général pénétra dans la Cathédrale, des coups de feu, que j’ai bien entendus, claquèrent très secs. J’ai vu, en même temps de la fumée s’échapper des fenêtres du côté gauche de l’Hôtel Dieu. C’est la stupeur autour de moi, et la foule du Parvis, prise de panique se jette au sol. On entend aussi la fusillade qui continue à l’intérieur de la Cathédrale.

Les historiens, en reprenant l’événement ont bien précisé que le Général, resté impassible, avait parlé avec ironie de « pétarade ». En fait, l’enquête n’a jamais pu déterminer d’où provenaient les tirs et quels en étaient les auteurs. Le Préfet Luizet a parlé de miliciens ou de quelques allemands désespérés.

Les journées des 25 et 26 août vont accumuler bien des souvenirs et des images. Dans le calme revenu, j’ai retrouvé mon bureau et mes collègues. Chacun a raconté les péripéties et les combats dont il a été témoin dans son quartier. A l’intérieur de la Préfecture régnait un joyeux désordre. S’amoncelaient dans la cour, qui s’appelait dorénavant « Cour du 19 août », les témoins des combats, des petits chars pris à l’ennemi, un gros tank, des camions, des munitions, des casques allemands, des sacs de sable, et quelques bouteilles vides venant de la cave du Préfet ! A l’extérieur, les façades, surtout celles donnant sur a Seine, étaient massacrées, criblées de balles, les fenêtres arrachées pendant lamentablement.

Nous avons été heureux de rencontrer les combattants qui n’avaient pas quitté les lieux. Heureusement, il n’y avait parmi eux que des blessés légers. Ensemble, nous avons organisé un repas (à base de haricots, bien sûr !). Mais un dernier et tragique épisode va se passer le 26 août en fin d’après midi. La Luftwaffe va effectuer un raid de vengeance, sans objectif stratégique, en bombardant divers quartiers de Paris et la banlieue. Il y eu plusieurs victimes, en particulier à l’hôpital Bichat, où 13 infirmières furent tuées et à la Halle aux Vins (qui est actuellement la Faculté de Jussieu). Ces journées ne peuvent être évoquées sans une pensée émue et reconnaissante pour ceux qui ont permis cette libération.

La Police Parisienne a payé un lourd tribut avec près de 200 morts et blessés. Les F.F.I. (Forces Françaises de l’Intérieur) ont en 500 tués et 1000 blessés, et la Division Leclerc a perdu 130 hommes et 300 blessés pour défendre la Ville de Paris. Les plaques commémoratives ont été nombreuses dans le 5ème et 6ème arrondissement, ainsi que les traces de balles, témoins des combats, sur les immeubles en pierre de taille. Les 10 plaques, sur les murs à l’entrée des Tuileries, rappellent la fusillade de la Place de la Concorde, et la descente historique des Champs-Elysées.

Plus de soixante ans après, je peux revivre cette période émouvante et historique. C’est, en fait, une tranche importante de ma vie et de ma jeunesse.

 

 

(source : Trente journées qui ont fait la France, 25 août 1944. De la chute à la libération de Paris. Emmanuel d’Astier. Gallimard. )

 

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