Pas si Bête que ça

Au cours de l’été 1939, je passe mes vacances dans une ferme de la vallée d’Ossau. Jacques, le chef de famille, garde son troupeau en haute montagne. Sa maman Marguerite, solide Ossaloise, et sa jeune femme Catherine assurent les travaux de la ferme. J’apporte avec plaisir ma contribution aux travaux et à la fenaison. 

Un matin, Marguerite m’annonce que je suis chargé d’accompagner l’âne ‘Batistou’ pour porter à Jacques le ravitaillement de la semaine. C’est une course en haute montagne d’environ trois heures. En récompense je passerai la nuit avec Jacques dans la cabane en haut du Col d’Aubisque. Fier de la confiance que l’on me fait, j’accepte avec plaisir cette mission.

Le départ est prévu en fin de matinée, mais au préalable je dois conduire ‘Batistou’ dans une prairie voisine pour le faire brouter.

L’heure du retour approche. Une idée me traverse l’esprit. J’éprouve une envie folle de monter sur le dos de l’âne. Je tente à plusieurs reprises, sur le côté droit, puis sur le côté gauche, impossible d’y parvenir. J’avise un petit muret formé de pierres empilées. De ce piédestal improvisé, je me trouve à une hauteur parfaite pour enjamber ‘Batistou’. Retenant mon souffle, j’agrippe d’une main son licol et de l’autre sa courte crinière et je me propulse sur mon « asinus ».

Celui-ci visiblement surpris et vexé de mon attitude pousse un violent braiement, démarre en trombe, arrache la barrière de la clôture et dévale le chemin du retour, entremêlant dans son galop quelques ruades impressionnantes.  Terrorisé me voici parti vers un destin inconnu. Que faire ? Je m’accroche, je rebondis dangereusement sur le dos de la bête furieuse qui cherche à me larguer.

Ensemble nous approchons de la ferme. Je distingue Marguerite dans l’encadrement de la fenêtre, les bras en croix qui assiste impuissante à ce rodéo. ‘Batistou’ pénètre comme une fusée dans la grange. Je baisse promptement ma tête pour éviter de me faire scalper par le pignon en pierre de taille. Il se bloque sèchement devant sa mangeoire. Nous sommes arrivés. Je saute prestement au sol devant les deux femmes ‘vertes de peur’ tandis que de mon côté je suis plutôt rouge écarlate. Tremblant comme une feuille, je sauve la face en donnant une botte de regain à ‘Batistou’ qui me fixe d’un air narquois.

 Une heure plus tard, je repars avec ‘Batistou’ lourdement chargé vers la haute montagne. Bien que connaissant le chemin, je laisse à l’âne le soin de mener l’expédition, façon de ménager sa susceptibilité. Chemin faisant je médite sur l’incident du matin. Je me persuade qu’il faut se méfier d’un âne qui n’est pas si ‘bête’ que l’on peut le penser.

La première partie du parcours se déroule normalement. Mais déjà quelques cumulus s’accrochent sur le flanc de la montagne en s’épaississant. Subitement nous sommes ceinturés par un épais brouillard. Je me rapproche fraternellement de mon compagnon. Je ne crains pas la pluie mais le manque de visibilité qui peut nous faire perdre le sentier. C’est le moment que choisit l’âne pour décider unilatéralement de faire une halte. Malgré plusieurs injonctions, il feint de m’ignorer et broute tranquillement l’herbe d’altitude. Que dois-je faire ? Je sens qu’il m’en veut depuis que j’ai osé le prendre pour un vulgaire cheval de course. J’en déduis qu’il veut me prouver que c’est lui qui commande. Maugréant entre mes dents de peur que le bougre ne me comprenne je dis : « Sale tête de mule » et nonchalamment j’ajoute : « Tu as certainement raison ‘Batistou’ c’est le bon moment pour casser la croûte’ J’attrape dans mon sac le sandwich que Catherine m’a préparé, et comme Monsieur l’âne je commence mon repas.

Le temps passe et le brouillard est toujours aussi dense. Il faut repartir. Je tapote amicalement le cou de ‘Batistou’ en lui disant gentiment : ‘Je pense qu’il serait bon de reprendre la route’. J’ai l’impression qu’il apprécie le ton et la manière de mon ordre qui se veut une prière. Il démarre aussitôt avec conviction vers notre destination. Nous cheminons longuement, dans un consensus parfait. Chacun ayant délimité sa propre zone d’autorité. Malgré le brouillard nous arrivons sans encombre à la cabane de Jacques.

 

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