Nicolas

Il était aussi glorieux soldat que piètre civil!

 Cette appréciation venait d’un de ses compagnons d’armes de la légion étrangère car Nicolas était un ressortissant espagnol engagé dans ce corps d‘armée. Il disait parfois qu’il avait été décoré par je ne sais plus quel illustre général sur le front des troupes mais les gens ne le croyaient guère.

 Comment un gueux pareil aurait-il pu être un héros?

 « A beau mentir qui vient de loin…..! »

 Je n’ai jamais su le prénom de sa femme; nous l’appelions simplement Nicolette, puisqu‘elle était la femme de Nicolas. Peut-être avait-elle été belle mais aujourd’hui, ses hardes, sa peau cuite par le soleil, ses rides témoignant de trop de fatigue et de trop de misère, ses cheveux raides, sales et déjà grisonnants en faisaient une vieille femme avant l’âge. Pour moi qui étais gamin elle me paraissait très vieille mais, à la réflexion, je pense qu’elle ne devait pas avoir quarante cinq ans. Sans doute honteuse, parce que consciente de sa situation et de son délabrement, elle parlait à peine aux gens du village, semblant même les fuir.

 Nicolas gagnait petitement sa vie en se louant, pour quelques sous, à la journée chez les agriculteurs. Solide comme un roc et infatigable, il était très apprécié au travail et il fallait réserver ses services longtemps à l’avance. Il jouait  avec cette notoriété et en abusait parfois.

 Il assurait également la fonction de fossoyeur.

 Je devais avoir une dizaine d’années et son  teint terreux, que j’attribuais à sa fréquentation des morts, me faisait peur. Sa peau avait la couleur argileuse de la terre du cimetière.

 Il venait travailler parfois à la maison pour aider aux travaux des champs, pour les coupes de bois ou pour quelques menus travaux de bricolage comme réparer une barrière ou remettre en état quelques outils fatigués car il était adroit de ses mains.

 A table, lorsqu’il était là, ma grand-mère coupait toujours le pain à l‘avance afin qu’il ne le touchât point avec ses mains qu’il lavait, je crois, rarement.

 Comme dans toutes les fermes, la proximité de l’étable faisait qu’il y avait des mouches sur la table et Nicolas, de ses grosses mains calleuses, les attrapaient au vol pour, ensuite, les écraser sur la nappe cirée ponctuant chaque victoire d‘un « elle est morte»!

 C’était, pour moi, le comble du dégoût.

 Le couple habitait une vieille maison en location à une centaine de mètres de chez nous. Une maison froide, sans aucun confort, avec un petit bout de jardin potager que  Nicolette travaillait . C’était important, un potager, pour l’alimentation. Le cochon aussi mais, eux, n’élevaient pas de cochon. De quoi vivaient-ils…….?

 Avec les copains de mon âge, nous ne sommes jamais entrés chez eux car Nicolette faisait toujours barrage et, il faut l’avouer, nous la craignions aussi un peu. Je pense qu’elle ne voulait pas que nous nous rendions compte de son dénuement.

 Ainsi coulait la vie pour eux: pauvre, laborieuse, sans jamais un plaisir, sans dimanches, sans enfants, dans l’indifférence des gens qui pourtant les côtoyaient tous les jours.

 La misère des autres vous touche moins si vous détournez le regard pour ne point la voir.

 On disait qu’ils étaient souvent en retard de paiement du loyer de leur taudis mais, bon, après tout, tout le monde s‘en fichait!

 Et puis un jour le bruit courut que Nicolas allait être expulsé. Je ne saisissais pas très bien ce que cela voulait dire mais je pressentais quelque chose de vilain et de mauvais et je fus pris d’un trouble indicible.

 Des gens allaient être jetés dehors sans abri alors que le printemps revenu appelait à la joie et à l’espoir de jours meilleurs!

 Pourquoi tant de cruauté et d’injustice?

 Mon cœur d’enfant était révolté mais que peut faire un enfant devant cette indifférence et cette méchanceté. Le propriétaire avait sans doute ses raisons, de bonnes raisons, mais, cela ne faisait rien, je lui en voulais quand même.

 Et puis vint le jour fatidique de l’expulsion.

 C’était sans doute un jeudi car je n’avais  pas école. Je revois et j’entends encore des hommes, que pourtant j’aimais bien, dire je ne sais plus quelles plaisanteries, sans doute de mauvais goût, et ricaner.

 Comment peut-on se moquer de quelqu’un que l’on va jeter dehors?

 Au bout d’un moment, arriva un monsieur que l’on disait être un huissier. Je ne savais pas ce que c‘était, un huissier, mais je pensais déjà qu‘il était méchant. Il était accompagné de deux gendarmes et par deux autres hommes chargés de sortir les meubles de la maison pour les mettre sur le chemin.

 Juste au moment où ce beau monde allait entrer pour la sale besogne, Nicolas sortit courbé, abattu, vieilli de dix ans avec, dans ses bras, un cadre qu’il déposa devant sa porte.

 Dans ce cadre étaient accrochées six ou sept médailles et, pour l‘une d‘elles, les gens dirent qu’il s’agissait de la légion d‘honneur.

 C’était donc vrai qu’il avait été un héros durant la guerre! 

 Gênés, les gendarmes reculèrent de quelques pas, se figèrent dans un garde-à-vous impeccable et saluèrent les décorations.

 Je sentis qu’il se passait quelque chose de grand et fus parcouru par un frisson.

 Ensuite, les quelques misérables meubles furent chargés sur une charrette et emportés pour être entreposés sous le préau de l’école.

 Je ne sais plus combien de temps ils restèrent là ni où furent logés Nicolas et Nicolette.

 J’y pense encore aujourd’hui, plus de soixante ans après, avec beaucoup de commisération.

 J’appris, bien plus tard, qu’ils avaient fini leur misérable vie dans un hospice à Oloron.

 J’ai lu, quelque part, ces mots gravés sur le marbre d’un monument aux morts:

 A ceux qui,  glorieusement, sont morts au champ d’honneur, la Patrie reconnaissante.

 Et pour ceux qui, tout aussi glorieusement, ont survécu…..? L’oubli……?  L’indifférence….? Le mépris…..?

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