Mon école à classe unique

4 octobre 1944

Je dois rejoindre mon 1er poste, école Gan Larrouy , 64290 Gan

Mon père m’accompagne. Nous prenons le train (à l’époque, un train Pau-Laruns desservait la vallée d’Ossau. A vélo, nous gagnons l’habitation de Monsieur le Maire de Gan).

« Les clés de l’Ecole Larrouy ? Votre prédécesseur les a ; vous les aurez demain ». Il s’offre de m’héberger quelque temps, nous conduit un bout de chemin pour rencontrer quelques petits écoliers et leur famille. Nous cheminons dans une voie-charretière, le long d’un ruisseau gazouillant. Soudain, dans une clairière, au pied d’un pont fait de troncs d’arbres couchés, Monsieur le Maire nous dit : « Vous voyez, Mademoiselle, l’école Larrouy est quelque part en haut de cette colline ; je n’y suis jamais allé ; demain, les enfants vous y conduiront ».

Quand j’ai été seule avec mon père : « Oh ! Papa ! Que c’était la peine de tant travailler à l’E.N. (Ecole Normale) pour tomber dans un « trou » pareil ! Le maire ne sait même pas où est l’école ! ». Quelques semaines après la rentrée, j’ai su qu’un membre de la Commission Départementale avait dit, lors de la distribution des postes aux normaliens sortants : « Celle-là, on va la mettre à Gan-Larrouy, ça lui fera les pieds ! ». Cher Monsieur, ça m’a si bien fait les pieds qu’à 87 ans révolus je suis toujours à Larrouy, bien enracinée !

Beaucoup de faits ont contribué à maintenir le major de la promo 40-44 à Larrouy.

Il y eut, tout d’abord, les interdits de mon père :« Même si tu es boursière (nous étions quatre à être sélectionnées) tu n’iras pas à Toulouse préparer le concours d’entrée à Fontenay-aux-Roses pour être prof, tu vas avoir un poste, tu nous aideras maman et moi pour les 2 autres (les 2 autres ? ma sœur de 3 ans ma cadette qui sera, elle aussi, normalienne et mon frère, élève d’un cours professionnel des environs de Pau, apprenti en alternance, horloger-bijoutier chez un joailler palois, qui prépare le concours d’entrée à l’Ecole Nationale d’horlogerie à Lyon).

A quelques semaines de la rentrée, je reçois une proposition pour enseigner au Cours Complémentaire, aujourd’hui Collège de Lescar, ou au Cours Complémentaire d’Arudy. Cette 2éme proposition me plaisait, enseigner Espagnol et Sciences Naturelles. Mais mon père : « Tu as ton poste, tu nous aides, tu nous ravitailles, pas question ! ». A l’époque, on n’allait pas à l’encontre de la volonté des parents et l’aîné des enfants était tenu d’apporter son aide pour élever les plus jeunes (cette coutume était-elle purement ossaloise ? Je ne sais pas). Toujours est-il qu’Elise reste à Larrouy.

Sur ces entrefaites mon père trouve un camionneur (l’essence est rare, contingentée) qui va lui permettre de transporter un vieux confiturier, une non-moins vieille bonnetière, un sommier, une table et deux chaises, ma malle d’interne, et me voilà « installée » au premier étage de l’école après mes adieux à la famille de Monsieur le Maire qui m’a si bien accueillie.

« Tu nous ravitailles » a dit mon père. Oui, les parents des écoliers me gâtent, comptant bien me garder à la rentrée prochaine. Chacun y met du sien : le papa de mon candidat au Certificat d’Etudes Primaires laboure le jardin avec sa charrue tirée par deux vaches, une grand-mère m’envoie des pommes de terre à semer, et c’est à qui me gâtera : lait, pommes (les bonnes pommes « pérasses » fondantes, juteuses à souhait), beurre parfois, vin (chaque exploitation comptait, alors, quelques hectares de vigne). Chaque samedi soir je gagne Haut-de-Gan où je prends le train pour la Vallée. Les deux garçonnets qui habitent sur le trajet Ecole-Haut-de-Gan m’ont appris les sentiers, les passages à travers bois, fougeraies et champs, pour gagner la station. Ils m’aident à transporter mon ravitaillement si bienvenu en cette période de restrictions. Le lundi matin, je prends la benjamine qui habite, elle aussi, sur le trajet. La mamie, celle des garçonnets, m’attend, un grand bol de café au lait (et tartines) tenu au chaud au coin de l’âtre, à 22 ans, on…dévore ! Comment ne pas « fondre de tendresse » devant ces attentions ! Et ce n’est pas tout ! Les enfants invitent Mademoiselle à leur première Communion (voir album-photo), rentrent avec elle le soir du « Grand Pèle-Porc » pour partager le dessert du grand repas avec tous leurs invités, « on vous raccompagnera car il fera nuit quand vous rentrerez ».

Que faire devant tant de gentillesse ? Haut-les cœurs ! Tu vas, simple reconnaissance, faire face aux difficultés.

Pas d’eau à l’école ? Mon père, adroit bricoleur, répare la grande citerne à eau de pluie qui sera munie d’un citernon à charbon de bois pour filtrer l’eau en attendant l’adduction d’eau.

Pas d’électricité ? Une lampe à acétylène éclairera mon travail : corrections des cahiers, préparation de la classe.

Pas de chemins ? La voie charretière empruntée à mon arrivée s’arrête à la clairière au pont fait de troncs, celle qui passe près de l’école descend sur Rébénacq. C’est tout ! Qu’à cela ne tienne ! Je vais apprendre les sentiers qu’empruntent mes écoliers.

Mes écoliers ; je préfère écrire « mes gosses ». Car ils vont être un peu à moi, ces enfants ; l’un deux, devenu adulte ne m’a-t-il pas dit : « Vous étiez un peu comme une seconde maman pour nous ». Mais reportons-nous à mon arrivée. Monsieur le Maire avait dit « demain, les enfants vous y conduiront ». Le lendemain, les petits et moi faisons la grimpette par les sentiers, et la voici, l’école (voir album-photo)! Versant Est, les sentiers conduisent à la route Eaux-Bonnes-Pau, au sud, voici la voie charretière, qui descend sur Rébénacq, à l’ouest, nous allons à Haut-de-Gan, au nord, vers la route Pau-Oloron. Nous entrons, ouvrons les volets. Miracle ! Cette salle de classe aux hautes baies, ensoleillée par cette belle après-midi d’automne, semble m’accueillir (douce impression !) avec beaucoup de bienveillance. Inspection sommaire pendant que les enfants, spontanément, balaient, époussettent, rangent et « A demain ! ».

Le bouche à oreille a parfaitement fonctionné. A 9H30 (heure de la rentrée pour eux ; dans ce secteur non électrifié on vit au rythme du soleil) ils sont là, une vingtaine (voir album-photo), regroupés sous le préau. Ils ont apporté leur « gamelle » car ils restent à l’école toute la journée. Songez ! Trois-quarts d’heure de marche par les sentiers parfois boueux, c’est beaucoup pour les petites jambes de 5 ans (il arrive qu’un papi accompagne son/sa petit(e) écolier(e) juché(e) sur ses épaules, un bout de chemin). Nous faisons connaissance. Ce petit monde est bien élevé : polis, respectueux, prêts à rendre service. Ces enfants vont se révéler appliqués, studieux, tout en étant des enfants dont les peccadilles valent quelque verbe à conjuguer (mais, quand on juge que le carnet aux punitions tenu par l’un d’eux est assez…garni, j’ai droit à une classe modèle, tellement modèle que je me dois de déclarer : « Vous avez été si bien aujourd’hui que je supprime toutes les punitions », remerciements chaleureux s’ensuivent). Comme je l’ai dit plus haut, les enfants sont avec moi toute la journée. Un peu de confort sera le bienvenu. Nous sommes, heureusement, bien chauffés : la classe reçoit une dotation annuelle de bois ; les enfants ont la permission de glaner du bois mort dans les forêts cernant l’école, une occasion pour avoir une récré un brin originale ! Une idée est soumise aux écoliers, idée à soumettre aux parents : si, en arrivant à l’école, on quittait bottes et galoches à semelle de bois fort bruyantes pour des pantoufles ? L’idée fut adoptée. Les petits apportaient leur repas qu’ils réchauffaient sur le poêle à bois muni d’une plaque chauffante, mangeaient, durant la belle saison, assis sous le couvert des chênes ombrageant la cour (voir album-photo), par mauvais temps dans la classe qui gardait, longtemps, les odeurs de cuisine. Une idée va germer : pourquoi ne pas transformer le bûcher en réfectoire, construire un abri pour le bois ? L’idée, soumise au Conseil Municipal, fut étudiée, acceptée (1956). Mes gosses sont désormais à l’abri durant l’interclasse (12H30-13H30). Souvenons-nous, nous vivons au rythme du soleil.

Une coopérative Scolaire a été mise en place dès la rentrée. Président ou présidente, secrétaire, trésorier ou trésorière prennent leur rôle très au sérieux. Un compte bancaire a été ouvert, la Caisse des Ecoles ayant accepté d’y verser l’allocation annuelle, les besoins de ma classe unique étant différents de ceux des classes à un ou deux cours. Les achats m’incombaient :départ le jeudi matin accompagnée par le chant des…chouettes (il fait encore nuit) pour gagner la route Les-Eaux-Bonnes-Pau où je prends le bus. Chargée des achats faits chez Tonnet, je rentre par le bus de fin de matinée.

La coopérative a besoin de ressources. Si on cultivait le jardin ? Deux heures d’activités dirigées inscrites dans l’emploi du temps hebdomadaire nous le permettent. Et chacun de s’activer ; on a apporté des outils depuis la ferme, on bêche, on bine, on sème ; même les tout-petits travaillent : transport des mauvaises herbes jusqu’au « terreau ». Et notre jardin fournit des petits pois précoces que les parents achètent ; poireaux, carottes, choux, font la joie de mes écoliers et une nouvelle idée se fait jour : « Pourquoi vendre nos légumes ? Si on les mangeait ? On a un réfectoire qui pourrait servir de cantine : il y a un évier, une cuisinière à feu continu, des placards aménagés au-dessus d’une étagère. Réunion avec les parents, l’idée est adoptée, soumise au Conseil Municipal, et c’est parti ! Une dame connue des familles préparera potage, légumes, voire dessert à la saison des…fraises. Les enfants continueront à apporter leur viande qui ne fait pas défaut chez les agriculteurs ; pour les quelques achats à faire, une cotisation dont le montant est débattu avec les parents, est décidée et voilà une autre « bonne chose faite ! ».

Côté confort, nous voilà nantis sans compter qu’en octobre 1957 nous recevons le mobilier moderne.

Et en classe, que fait-on ? Je l’ai déjà dit, mes écoliers sont appliqués, studieux. Les succès au «Certif » (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires) en témoignent. Dans ma classe une entente parfaite règne. Les élèves les plus expéditifs viennent au secours des moins doués ; il arrive même que leurs explications sont mieux comprises que celles de Madame (oui, Madame, depuis fin janvier 1946, date de mon mariage avec John-Roger Huste, rentré des stalags nazis). Mes grandes filles font les monitrices auprès des petits auxquels elles donnent « un coup demain » pour écrire, tisser, découper…On participe à des concours organisés par la Caisse Départementale des Allocations Familiales et on obtient un diplôme d’honneur, un 2ème prix, un bon d’Epargne en 1966.

L’école ! On aime ou on n’aime pas…trop. Mais quand on me quitte sans le certif à 14 ans, on a acquis l’amour du travail bien fait. Trois de mes « anciens » entrés dans la vie active, l’ont prouvé : une médaille de vermeil pour l’un, une médaille d’argent pour chacun des 2 autres.

« Mes Anciens » : ils sont membre de « l’Amicale des Anciens Elèves de l’Ecole Larrouy » (voir album-photo), au bureau renouvelé à chaque rentrée. Leur programme ? Cours d’adultes pour certains, préparation de leur bal annuel et, pour la fête des Mères, de la séance récréative regroupant classe et amicale, mise sur pied de la sortie de fin d’année qui s’adresse aussi aux écoliers et à leurs familles.

La vie a bien changé en peu d’années.

1959 : l’électricité entre dans nos habitations, suivie, quelques mois après, de l’eau potable. Les voies charretières sont bitumées, celle du ruisseau-gazouillant prolongée (grâce à la générosité de la famille Husté qui a fait don à la commune de 2km de terrain) le long du ruisseau qu’elle quitte au bout de 1km pour grimper au flanc du coteau ouest et retrouver la voie qui descend sur Rébénacq. Dorénavant, on parle des Chemins Vicinaux au quartier Larrouy. On peut atteindre l’école en voiture car les premières automobiles apparaissent dans les fermes, bientôt suivies par le tracteur. En septembre1956, le bitumage de la voie Ecole-Rébénacq a entrainé l’arrachage des chênes de la cour de récréation et le bitumage de cette dernière. En octobre 1965, les poêles à mazout équipent salle de classe et réfectoire. Adieu les corvées debois !

Voila que la classe compte une majorité de « grands ». Les écoles du canton ont des équipes sportives dont on lit les exploits dans le journal. Pourquoi ne pas nous mesurer à elles, nous, les grands ? Une équipe sportive, Les Lièvres, (voir album-photo) est formée à Gan-Larrouy. Elle participe au cross cantonal, voire départemental (on sait courir à Larrouy !) sans compter qu’on « s’entraine dur ». Nos déplacements sur Jurançon ou Pau ? Un papa bénévole est toujours là avec sa voiture. L’équipe participe aussi aux Lendits, et récolte en 1960 au Lendit Départemental la médaille du Premier Capitaine Départemental (on sait aussi manœuvrer à Larrouy !)

En ai-je terminé avec les nouveautés ? Non, courage lecteur, voici la dernière et non des moindres !

Octobre 1954. Lors d’une inspection, mon inspecteur qui feuillette mon cahier de préparations Cours Adultes me dit :  » Ces cours ne vous rapportent rien. Je vais vous envoyer en stage ménager-agricole , vous passerez le certificat d’Aptitude à l’Enseignement Ménager Agricole, mettrez en place un cours post scolaire Ménager Agricole « .

CAP obtenu, au travail ! Les cours ont lieu le jeudi d’octobre à mai, et pour ce qui est de mon traitement, je suis assimilée aux maitres des Cours Complémentaires.

Le cours est fréquenté par des jeunes filles de 14 à 18 ans, futures agricultrices sous contrat familial ; les parents reçoivent les Allocations Familiales. A 18 ans, ces demoiselles subissent les épreuves d’un Certificat d’Etudes Ménager Agricole, avec succès, pour ce qui est du Cours Gan-Larrouy. Les cours de cuisine se déroulent au réfectoire, coupe, couture, enseignement général, repassage, puériculture, dans la salle de classe. Dès 1965, le réfectoire s’avère exigu : 32 élèves en classe avec l’arrivée d’une famille portugaise, 15 en cours ménager (voir album-photo). A la fin de chaque session, les jeunes filles exposent leurs travaux (voir album-photo), offrent aux « autorités » qui nous aident un « repas-petit-banquet » préparé par leurs soins. Au cours d’une de ces réunions, en 1962, l’achat d’un préfabriqué est discuté et décidé. Baptisé, « Le Chalet » par les élèves (voir album-photo), il est implanté au nord de la cour de récréation. Il offre aux jeunes filles une partie cuisine, une partie travaux pratiques. En 1967, il est doté d’un téléphone. Tout va pour le mieux, les photos en témoignent.

Mais, en 1968, l’effectif de ma classe unique chute : 8 élèves seulement à la rentrée prochaine. Une solution est discutée, adoptée par les autorités académiques : le matériel de la classe, les « gosses » vont aller à Gan, au bourg, dans les classes primaires. Quant à mes jeunes filles, elles vont être réunies avec des jeunes gens qui suivent des cours agricoles, dans une salle de la mairie à Gan : un Cours Professionnel Rural est créé, des préfabriqués installés pour recevoir le matériel. Un transfert de mon poste à Larrouy pour le Cours Polyvalent me donne la responsabilité de ce dernier.

Mais ceci est une autre histoire.

Je termine mon récit par une interrogation : L’Ecole Larrouy va-t-telle tomber dans l’oubli ? Non car mes « gosses » sont là. Ecoutez, cher lecteur, le récit de la fête qui, 50 ans après mon arrivée dans le secteur, m’a remplie de joie, de fierté, de gratitude (voir album-photo). »Mes gosses » en cet automne 1993, décident de se retrouver, de se revoir. Ils se partagent la besogne pour retrouver les camarades de l’Ecole Larrouy.

Le 22 janvier 1994, je suis, avec mon mari, invitée à leur fête des retrouvailles. Rendez vous à Gan Bourg, à 20 heures, au restaurant « La Tanière ». Tout ce petit monde est plein de joie : après les photos souvenirs (mes « gosses » seuls avec moi, puis avec un membre de leur famille), un bon repas nous attend, ponctué de chants, de rires, de danses, d’échanges et de souvenirs.

Comme ils m’ont gâtée ! Corbeille de fleurs, cadeaux, compliments !

Je leur dis combien j’ai gardé d’eux de merveilleux souvenirs, combien j’ai été sensible à leur gentillesse, leur dévouement, en quelques mots, combien j’ai été heureuse, gâtée dans cette école de Gan-Larrouy.

Dans un coin de mon cœur, il y a, il y aura, tant que je vivrai, une place de choix, pour vous, mes très chers enfants.

 

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