Mémé d’Orion

 

Ma grand mère regarde les vaches hurler sur les toits et ne vit pas dans un film de Kusturica. Sa raison la lâchait en cours de route pendant qu’elle faisait son marché. Pendant qu’elle hésitait entre une darne et un filet, le monde s’est transformé.

Maraîchers, poissonniers se sont « envachés ». Seule humaine parmi les bovidés, elle s’est sentie trop faible pour assumer. Évanouie, au milieu des déchets, tenant encore dans sa main filet et porte-monnaie.

Ambulances et gens effrayés l’ont accompagnée direct dans un centre spécialisé.

Ma grand mère regarde les vaches parler à mi-voix, mais désormais ne s’en préoccupe pas. Trop compliqué de mentir à tout va, de savoir qu’elle est seule à voir ce qu’elle voit.

Ma mémé se fait vieille, elle va avoir cent ans. Seule dans sa maison de retraite, elle regarde défiler les gens qui passent et repassent et apportent des bonbons.

Elle sait qu’elle ne doit pas dire ce qu’elle voit et que les vaches ne paissent pas sur les toits. Elle dit qu’elle est trop vieille et qu’elle n’y voit plus bien ; elle a caché ses lunettes qui ne lui servent à rien. Marie au nom de roi, reine dans son royaume, sa maison, Orion, aux volets bleus. Dix ans qu’elle l’a quittée, comme une reine exilée ; et je la vois encore, courbée au potager, parler aux légumes, aux fleurs, faire germer à mi-voix les graines juste plantées. Je sens l’odeur du poêle et des soupes mijotées. Les journaux entassés, la réserve de café, la guerre n’est pas si loin pour elle, elle s’en souvient. Je porte son nom, j’écris de sa maison, devenue ma maison.

Au milieu de nulle part, les bras ouverts aux champs, la maison aux volets bleus s’éveille au rythme de la nature et aux cris des oiseaux. Pas de téléphone, pas de télé, seule la radio nous ouvre au monde et à ses turbulences. Les quartiers s’enflamment, les villes déclarent le couvre feu, les politiques s’affolent, les habitants se rebellent, la maison, elle, se fait belle.

Démaquillée, ses murs cassés, son vernis écaillé, brisée pour être rénovée. Centrée sur elle, au cœur d’elle-même, tout le reste paraît illusoire. Les champs laissent se lever des nuées de brouillard, les oiseaux viennent observer derrière les fenêtres l’humain qui s’active à l’intérieur. Le ciel s’harmonise aux volets, les feuilles attendent d’être ramassées, la vie s’étire et le temps se fait léger, comme délivré. L’écriture nourricière, trait à trait, comme reliée à l’autre, à toi, mémé, à tout le reste qui n’est pas ici et maintenant, dans ce moment, à Orion.

Ma grand mère sait qu’elle doit partir, son temps touche à sa fin. Cent ans, c’est tellement long. Sa retraite est banale, au milieu de murs blancs, rythmée par les repas, entourés d’autres vieux, plus ou moins assistés, qui bavent au lieu de parler et ne savent plus compter. Elle, se tient encore droite, elle, n’a pas renoncé.

Aujourd’hui,  la maison semble s’égoutter, comme après avoir trop pleuré. Transie, de froid et d’humidité, elle devient hostile aux hommes et les animaux, mêmes, se font prudents. Pas un bruit, pas un cri du dehors, ne viennent déranger l’obnubilant tintement de la pluie.

Dans l’atmosphère glacée, la déprime guette chacun et chacun veut croire à un hypothétique rayon de soleil qui rendrait la maison plus douce car réchauffée. Même la radio s’est tue et l’on ne sait rien du dehors, en bon comme en mauvais. Orion est en vase clos et je me sens dans sa prison, tellement loin de tout, tellement loin des gens…

 

Mémé aussi est en prison. Elle compte les gens qui meurent autour d’elle. Un de ses petits-enfants, encore, pas juste, pas dans l’ordre des choses. Son mari, il y a si longtemps, normal, plus vieux, mais un enfant, il meurt, il doit mourir après les parents.

 

L’hiver pointe le bout de son nez et novembre se fait sec et glacé. La maison résonne du bruit des marteaux, et tous ses étages souffrent de ne pouvoir laisser un temps respirer le silence. La nuit tombe tôt et le dedans s’illumine avec regret, semblant souhaiter se fondre dans les cris de la nuit, des chouettes et des chats huant, pour oublier les hommes qui martyrisent les murs à grands coups électriques et font jaillir fissures et éclats plâtrés.

La maison veut dormir mais doit encore subir, trop tôt pour être belle et se montrer telle qu’elle sera un jour au sortir des travaux. Orion prend le temps et je le prends aussi, contrainte et forcée de m’adapter à elle, mon toit, ma sœur jumelle.

 

Soixante ans nous séparent, Mémé, une éternité. Et pourtant, mes doigts fouillent la terre comme tu me l’as appris, les soupes au potiron embaument la maison, il y a eu transmission dès l’enfance. Petite, j’étais l’élue, la seule que tu supportais, la seule qui te ressemble. Têtue, à s’en rendre chèvre et cependant loyale, généreuse et aimante. Tu me gavais de pain pour faire circuler le sang, tu chauffais sur le vieux poêle des casseroles de chocolat pour mes poupées, tu me poussais dehors à la recherche d’un trésor, et je le trouvais : des collants enfouis sous la terre, des chapelets abîmés, des pièces, qui venaient d’où ? Comment ? Enfouis par qui ?  Tout un monde endormi pouvait se réveiller. Tu me disais : « Lis pour moi le journal », moi qui ne savais pas encore lire, je lisais « pour de faux » et toi tu me croyais. La fierté dans mes yeux, l’ivresse de faire semblant, déjà, et de la partager.

 

Déjà un mois et Orion s’enneige. La maison se fait cocon et nous accueille, enfin silencieuse, au creux de ses radiateurs. Des baies vitrées laissent entrer la lumière et la danse des flocons. Les oiseaux, adoptés, s’aventurent dans les cages dont les portes ne se ferment jamais ; le chevreuil vient grignoter tout près, l’écureuil se fait discret et la fouine montre parfois le bout de son nez. Un monde de paix et sérénité, où le bonheur se fait simple, à portée d’un regard, d’un chemin inexploré, d’une lune bien ronde, d’un feu de cheminée, des détails que j’apprends à savourer. Orion retient son souffle et j’aiguise mes sens, attentive à tout ce monde que je regarde s’éveiller, comme avant.

 

« Quand je serai grande, je veux être toi. » Tu te souviens, Mémé, quand je nous inventais des métiers : gardiennes de limaces, chasseuses d’araignées, consolatrices de cœurs brisés, jardinières d’imaginaire, dompteuses de vers de terre, réparatrices de chaises bancales. On y croyait tellement fort que moi, j’y crois encore, et que je n’ai jamais su me trouver un métier pour de vrai. Le rêve prendra toujours le pas sur ma réalité ; comme toi.

Orion se marie ; parée de blanc, vierge de bruits, ambiance coton, le ciel poudre sans relâche la nature endormie. Incroyable vision en noir et blanc. Je me tais, subjuguée, et j’attends …le marié, quel marié ? L’artiste à la palette multicolore qui brisera l’hymen, rendant à Orion ses couleurs, ses sons, sa vie omniprésente, l’incessant va et vient du dehors, battement d’un cœur caracolant. Silence dans la maison, enfouie sous l’édredon, moi aussi je l’attends.

 

Je t’envoie par courrier des petits bouts de chez toi ; les hortensias, fidèles depuis 30 ans, le bananier des voisins, tu te souviens des bananes désespérément vertes qu’on peignait de jaune pour faire comme si ? La vigne dont on faisait un vin piqué, qu’on imaginait Mouton Cadet, qui nous rendait malades ; elle est là, et son raisin plus mauvais que jamais. La filiation animale, le rouge-gorge impatient qui cogne à la fenêtre, le chat qui vient en douce, la nuit, chiper les os jetés, les grenouilles qui prennent des bains de lune, les chouettes qui s’époumonent, les mêmes sons habillent la nuit. Les cages grandes ouvertes, les boules de graisse disposées ça et là, soupe populaire des oiseaux. je continue, inlassable, à nourrir notre monde, tous ces vassaux obéissants.

Le marié a fait faux bond et Orion, salie, fait résonner ses larmes ; le blanc devient gris et ses arbres, d’ennui, secouent leurs branches et s’égouttent avec bruit. Un concert impromptu, tintamarre silencieux, aux accents de tristesse. La vierge immaculée doit aller se changer.

Cependant, en dedans, son cœur crépite dans la cheminée et je le sens vivant, chaud et bien portant ; prêt à s’enflammer pour un nouveau fiancé, prêt à accepter à se laisser duper, ou pas, par l’artiste inconstant qui décide si oui, non, le printemps vient à Orion.

 

Je sais que tu décores ta chambre des photos, des dessins, des mots reçus de là-bas, d’ici. Et moi aussi, plus tard, je ferai comme toi. Les infirmières rigolent, les enfants s’émerveillent, les autres vieux s’étonnent, la famille compatit. Peux-tu faire autrement qu’afficher ton monde au mur de ta prison ? Et pas de clous au mur, pas de taches, pas d’usure, une autre doit prendre ta place, déjà inscrite, sûrement. Elle parie sur la mort pour avoir ton logement.

Ainsi va la vie et c’est tant pis.

Mais je te promets, « juré craché », les images te suivront dans la tombe ; j’ôterai les épingles une à une, sans rien déchirer, et je tapisserai le ciel de ton cercueil, même si tu ne le vois jamais.

« Dis, mémé, c’est comment au Paradis ? », « Dis, Mémé, les anges, ils sont gentils ? », « Dis, Mémé, tu pourras me téléphoner ? »,

« Dis, Mémé, tu vas retrouver Pépé ? ».

Et toi qui inventes, qui brodes, qui imagines l’après, tout en rassurant, toujours, l’enfant que j’étais.

L’incroyable vision d’une famille chevreuil posée dans les champs, devant la maison. Insensible à ma présence, insatiable curieuse, voyeuse, je reste un temps infini devant ce tableau. Repos, paix de l’instant présent, vécu pleinement. Les nacres balinaises tintent et le vent accompagne cette chorégraphie immobile. Les cloches d’une église lointaine résonnent, il est midi, mais le temps reste suspendu à cette image. Le regard, l’ouïe, sollicités, et le toucher reste en suspens. Leur peau brille comme lustrée et attire mes mains. Caresser, effleurer, sentir la vie qui réchauffe l’herbe encore givrée. Orion se fait musée d’un monde, parfait.

Cadeau empoisonné.

La maison dormait, c’est comme si elle t’attendait. Et moi, j’ai tout cassé, voulu faire mienne ce qui t’appartenait et que tu m’as légué. Je doute, parfois, d’y trouver ma place et me sens encore voleuse, même si ce n’est pas vrai. Ta joie, tes yeux embrumés d’émotion quand tu m’as montré l’acte notarié. Voilà, c’est fait, comme tu voulais. À moi de me dépêtrer du reste, de ma réalité. C’est ce que je fais, du moins j’essaie. Je dis merci, je m’approprie les lieux, comme tu me l’as appris.

« Mets tes images, petite, colore les murs à ta façon. Vois le ciel rose, les arbres jaunes et la pluie phosphorescente. Construis ton monde à tes couleurs. »

Noir teinté de gris. Orion est encore plongée dans le sommeil. Un œil s’ouvre, le volet claque, la chouette se tait. Le temps passe et les bruits reprennent le pas sur la nuit. Les arbres dépouillés me saluent, acteurs d’un théâtre d’ombres. L’arcade s’allume, orange, rouge, et l’espace d’un instant, fugitive sensation du bleu absolu. Blanc, enfin, d’un ciel de février. Le spectacle est fini, le projectionniste s’est endormi.

J’essaie, Mémé, j’essaie, mais ce n’est pas facile ; mes tubes sont souvent vides et je rêve encore en noir et blanc. Vouloir, c’est pouvoir. « Essaie encore, tu vas y arriver, crois que tu sais, et tu sais, crois que tu as, et tu as ».

Tu n’avais rien, toi, ou pas grand-chose : tes souvenirs, tes regrets, et toutes les graines que tu regardais pousser : tes enfants, petits et arrières petits enfants, les mômes de la cantine à qui tu faisais à manger, ceux des autres éparpillés, les fleurs, les légumes, les traces laissées par le temps, tel un Petit Poucet.

La pluie tombe sans relâche et le papyrus joue du piano. Symphonie silencieuse.

La poésie me rattrape, mais je ne sais qu’en faire.

Ouragan sur Orion ! Les arbres se déchaînent, comme emportés dans un tourbillon ; Le ciel menace d’exploser, le vent gronde, ronfle, et la vie se terre sous peine d’être emportée. Le Printemps peine à s’imposer, et pourtant, la peau d’hiver doit s’extirper au prix de mille contorsions, les arbres veulent mettre bas leurs bourgeons. Les crocus, rases mottes colorées, jaunes et violets, sourient de leur taille qui les laisse protégés, et se moquent du rosier qui peine à se lever. Branle bas de combat, la nature se rebelle, et je me tiens bien loin.

Tellement loin de toi, de la grosse pomme ridée qu’est devenue ta figure rieuse, de tes mains qui palpent, interrogent la chair : « As-tu assez mangé ? Je te trouve pâlichonne. Reprends du hachis Parmentier. Dieu t’a donné la santé, faut pas la gaspiller ».

Tellement loin de tes bras qui savaient si bien enserrer mes épaules, de l’odeur d’eau de Cologne dont tu étais imprégnée, de ta voix qui s’oubliait pour parler en patois quand tes mots se faisaient colère.

Tellement loin, et si près, au creux de ta maison.

Je n’ai rien vu venir. Pas un signe, un reflet, un clin d’œil coloré, rien. Et ce matin, il est là ; et il se voit. Les pâquerettes, les boutons d’or, la prairie pailletée, les arbres en bourgeons, le pommier en fleurs ; en une nuit, tout resplendit, les verts se déclinent à l’infini, il est là, je le vois, je le sens, bienvenue Monsieur le Printemps.

 

Madame ma Mémé, tu as cent ans. Chapeau bas! Émergeant des bouquets de fleurs, tu dois bien rigoler. Les journalistes, les visites d’une seule journée, le champagne millésimé, c’est toi la reine de leur royaume.

Je garde le tien au chaud, cent bougies allumées pour fêter cette journée qui n’attend que toi. Je te sais heureuse, de loin, et je suis bien.

Les airs d’accordéon que tu aimes tant, les flonflons disparus, dansés perchés sur des sabots de bois. C’est presque comme avant, entourée de tous tes enfants. 

Je me sens la fée des Bois, je me sens pousser des ailes, je me sens monter la sève, devenir arbre, oiseau, écureuil, brin d’herbe, fourmi, je me sens gonfler de larmes devant une telle perfection. La maison semble abriter ces émotions, elle même alanguie, jeune accouchée encore sous anesthésie, elle règne, mère, rayonnante de vie. Ses volets, accords parfaits au ciel lagon, la pierre comme polie par les pluies de l’hiver, s’offrent aux regards et elle se fait complice des rires des oiseaux et des hommes qui s’invitent, et restent. Il fait bon à Orion et j’en suis la fée.

 

DCD, hé hé hé.

Les mots n’arrivent pas jusqu’à ma raison. Je ne retiens que 3 lettres et un ricanement. J’ai toujours cru que tu serais éternelle. A 40 ans, les mémés, on va les voir au cimetière, on fait sans elles depuis bien longtemps. J’ai 40 ans et tu étais toujours là, alors je me suis dit, là-haut, on a dû t’oublier, ne faisons pas de bruit, on ne sait jamais, faisons comme si. Et même si je ne te voyais plus, tellement loin de toi, j’ai choisi une maison que tu aurais adorée, avec plein de coins où je me cache comme chez toi quand j’étais gosse. Je traîne souvent toute la journée avec des guenilles rapiécées.

Et même, j’avais dans la tête un potager

pour faire comme toi, pour te ressembler tout à fait.

Merde, crotte, flûte ! ! ! En colère contre toi, en colère contre moi, en colère comme une sale gosse trop triste pour réagir en adulte.

Je t’ai aimée de tout mon cœur, alors continue à te marrer et à n’en faire qu’à ta tête, grimpe sur les nuages, casse toi la figure, couronne tes genoux, et fais tourner en bourrique les anges, St Pierre, et tous les habitants du Paradis ! ! Ciao Marie, salue de ma part Pépé, et tous ceux qui nous ont quittés !

Et merci de nous avoir tant transmis !

J’ai oublié la maison. Je me suis oubliée tout ce temps. Elle, sept mois durant, a coloré sa palette des rires de tous les gens, passés, restés, partis, revenus, qui m’ont consolée. Sereine, elle m’a attendue. Je la retrouve belle, mère épanouie d’un vallon verdoyant. J’observe, j’admire, je m’y pose, enfin, apaisée.

La Fée des Bois d’Orion a retrouvé ses crayons, ses lutins imaginaires, ses sorcières bienveillantes, le sens de l’écrit et de la transmission. Un an pour nous aimer, pour nous apprivoiser, et décider ensemble de ne plus se quitter.

 

Merci Mémé, merci. Bien joué !

Ta petite-fille,

Christelle

 

 

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