Le service national et les guerres

1 – La conscription

Parmi les apports de la Révolution Française figure la mise en place d’un service militaire obligatoire visant à fournir aux armées de la République les énormes effectifs dont elle a besoin. Cette mesure a été très mal ressentie dans le Pays Basque. Désignés par tirage au sort, les conscrits, certes peu nombreux, partaient pour une période très longue (de 6 à 9 ans selon les moments). Au début du XXe siècle, le tirage au sort est remplacé par un système plus approprié et surtout plus juste : le Conseil de Révision. Simultanément la durée du service sous les drapeaux est réduite à deux ans.

Le Conseil de Révision était réuni une fois par an. Tous les jeunes gens ayant vingt ans dans l’année étaient convoqués devant une commission composée du Conseiller général, des maires des communes du canton, et de cadres militaires du service recrutement dont un médecin militaire. Les personnels militaires jugeaient de l’aptitude des jeunes gens à la vie militaire. Les autorités locales donnaient un avis sur la situation familiale de ces derniers et des éventuelles raisons d’une exemption de service.

À la fin de cet examen médical les conscrits étaient classés en 3 catégories :

  • bon pour le service militaire armé, c’est-à-dire incorporable dans les mois suivants ;
  • ajourné, souvent pour des motifs médicaux ou une fin de scolarité, c’est-à-dire à revoir l’année suivante ;
  • inapte au service militaire armé donc Réformé.

Bien que la conscription soit une obligation impopulaire, les jeunes gens réformés étaient l’objet de railleries, cet état de fait étant perçu comme une honte dans une société où la santé et la force étaient des qualités essentielles chez un homme. Certains réformés seront éconduits par leur promise.

La fête des conscrits

Dès la sortie du Conseil de Révision, les jeunes conscrits étaient attendus par des colporteurs à qui ils achetaient des pacotilles de circonstances (cartes postales à sujet militaire, badges et rubans tricolores) pour les épingler sur leur costume. Ainsi décorés, les conscrits rejoignaient Mouguerre, faisaient le tour de tous les cafés et autres lieux de rassemblement où des tournées leur étaient offertes ; généralement ils offraient des bouquets de fleurs aux jeunes filles du village de la même classe d’âge.
La fête durait 3 jours et avait des airs de cérémonie initiatique : les conscrits étaient désormais considérés comme des hommes adultes.
Ce folklore autour de la conscription est certainement né pour masquer l’angoisse du départ. À la fin des années 1960, le Conseil de Révision cantonal cesse et la sélection des appelés est centralisée dans les casernes.

La découverte de la vie militaire
Le plus souvent, le service militaire était la première, et même la seule, occasion de découvrir d’autres régions, d’autres villes, de nouvelles habitudes alimentaires.
La nourriture fut pendant longtemps nettement plus riche et plus variée à l’armée que chez les petites gens. L’apprentissage d’une alimentation carnée régulière vient largement d’habitudes prises au cours du service militaire.
Dans les domaines du logement, de la literie, de l’habillement et de l’hygiène, la situation du soldat était également meilleure pour les recrues des classes rurales.

2 – La Grande Guerre (1914-1918)

Elle ne fut pas dénommée « Grande Guerre » sans raisons. Elle fut terrible pour les hommes au Front et difficile pour les familles à l’arrière. Conséquence indirecte : les quatre années de confrontation contre « les ennemis de la patrie » et de cohabitation avec les camarades de tranchées participèrent largement à l’évolution des mentalités dans la reconnaissance ou l’acceptation de l’État républicain. (…)

Comme tous les Français, les Mouguertars vécurent ces années dans l’austérité et dans la crainte des prochaines mobilisations. 56 d’entre eux laissèrent leur vie dans cette guerre meurtrière. Les lettres adressées aux familles par les camarades de tranchées des soldats morts sont autant de témoignages des tragédies vécues dans les familles. Pourtant les morts ne représentent qu’une partie du tribut payé par cette génération ; il faut comptabiliser aussi les grands blessés et les mutilés. Cette ponction frappa surtout des hommes jeunes et provoqua un déséquilibre des sexes dans les tranches d’âge de 20 à 49 ans ainsi qu’une augmentation du nombre de veuves, situation peu propice à la croissance du pays.

Témoignage de Jean-Louis AMESTOY

La famille se souvient … près d’un siècle après. Sur le monument aux morts de Mouguerre sont inscrits les noms de 56 soldats décédés au cours de ce conflit, soit près d’un dixième de la population masculine de l’époque. En tête de liste le nom de Marie-Joseph Amestoy (de Soleta).

Aîné d’une famille de quatre enfants, il est décédé le 5 novembre 1917, à l’âge de 20 ans, (à Sancy, département de l’Aisne) et inhumé dans le cimetière militaire du même lieu. Il est mort, avec un autre camarade, tués par l’explosion d’un obus allemand trouvé sur le sol.

Est-ce un moment d’oubli de sa part qui lui a fait négliger les nombreuses recommandations faites de ne pas toucher aux objets trouvés à terre ? Ou s’est-il cru investi d’une mission de protection envers ses compagnons en effectuant un geste dangereux devenu familier pour l’artilleur qu’il était, celui de dévisser la fusée d’un obus non explosé pour la désamorcer ?

Lui seul pourrait répondre à cette question ? Par courrier, son capitaine nous a fait savoir combien son comportement de tous les jours était remarquable et combien il était estimé de ses camarades. Un an après, l’armistice était signé.

Pour le prix de la vie de Joseph, sa famille reçut une allocation renouvelable d’ascendant de 400 Francs (courrier en date du 13 novembre 1920 avec jouissance le 1er avril 1921).

3 – La Deuxième Guerre Mondiale (1939-1945)

Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne qui vient d’envahir la Pologne. La mobilisation est suivie d’une longue période d’attente (appelée « la drôle de guerre ») qui dure jusqu’en mai 1940, moment choisi par les allemands pour passer à l’offensive. Le 20 juin, le gouvernement français signe l’armistice. (…)

Les habitants de Mouguerre vont alors découvrir les Allemands qui pénètrent dans Bayonne le 25 juin 1940. Une section sera positionnée à D’Ibusty afin de surveiller la voie ferrée. Les hommes qui, pour des raisons d’âge ou de santé, n’avaient pas combattu dans les rangs de nos armées vont découvrir le Service du Travail Obligatoire (STO) ou les chantiers de jeunesse. La situation des familles, en apparence relativement calme, connaît les difficultés dues à l’absence de nombreux hommes et aux exigences de l’occupant sur le plan soutien logistique notamment. Les Mouguertars vont devoir accueillir et intégrer les familles du Nord Est (Alsace et Vosges en particulier) qui viennent s’ajouter aux émigrés basques ayant réussi à quitter leur région dévastée par les Franquistes. (…)

La famille Haissaguerre de la maison Larrechipi sous l’occupation

Elisabeth Haissaguerre, qui vient de fêter ses 92 ans, avait 22 printemps quand son mari Emile fut mobilisé en septembre 1939. Après son départ pour la guerre il restait donc en la maison Larrechipi Elisabeth, qui attendait un heureux événement pour la fin de l’année, et ses beaux-parents Guillaume dit Piarres Haissaguerre et son épouse Marianne dite Aña.

À la naissance de l’enfant prénommé Pierre, le 17 décembre 1940, Emile eut droit à une permission de trois jours.

Le 4 janvier 1940, toute la famille était rassemblée pour le baptême du bébé, premier né quand Marianne, qui souffrait d’une bronchite et qui vivait dans l’angoisse depuis le départ de son fils unique pour le front, s’alita et rendit le dernier soupir. Joie du premier enfant et douleur de la perte de sa mère se mêlèrent dans le cœur d’Emile qui obtint trois jours de permission supplémentaires. Il lui fallut cependant rejoindre son unité déployée sur la ligne Maginot et qui vivait ce que l’on a appelé « la drôle de guerre ». Celle-ci s’acheva brutalement quand les armées allemandes se ruèrent sur les positions françaises en mai 1940. La famille resta longtemps sans nouvelles et suivit avec effroi les événements sur le poste radio, un des seuls de la commune. La première lettre leur parvint 3 à 4 mois plus tard alors que la France vaincue avait demandé l’armistice. Emile était prisonnier comme plus d’un million d’autres soldats français.

Une autre lettre leur parvint quelques semaines plus tard leur apprenant que le prisonnier était détenu au Stalag n° 7 quelque part sur la frontière autrichienne. Comme tant d’autres, il remplaçait dans une ferme un jeune Allemand mobilisé. Enfermé dans un camp la nuit, il travaillait aux champs le jour.

Petit à petit le contact se rétablit entre Emile et sa famille à Larrechipi ; quelques rares lettres parvenaient d’un côté ou de l’autre. Une fois par mois un colis contenant quelques nourritures était envoyé à Emile comme à tous les autres prisonniers, par les soins de la mairie. Comme le courrier, ces colis arrivaient très irrégulièrement. Elisabeth se souvient être restée plusieurs mois sans nouvelles.

À Larrechipi comme partout en France, on découvre les tickets de rationnement qui donnaient droit à une quantité déterminée de denrées de première nécessité. Mais ce qui a laissé le plus mauvais souvenir à Elisabeth, c’est le système de la « réquisition » qui obligeait les agriculteurs à fournir une partie de leur production afin de nourrir les citadins et les troupes d’occupation en priorité. Adieux veaux, vaches, cochons, poulets et lapins ! Tout était remis ou emporté sur réquisition. Elisabeth nous a dit et répété, avec des sanglots dans la voix : « ils m’ont ruinée ». Face à la réquisition tout le monde n’était pas logé à la même enseigne ; certains proches des autorités y échappaient ou versaient un minimum. À Larrechipi, pendant les cinq années de guerre, les sept vaches, soit la totalité du troupeau, furent saisies l’une après l’autre ; il ne resta que la paire de bœufs.

Rien ne fut épargné à Elisabeth. Non content de lui prendre la quasi-totalité de sa production, l’autorité locale lui envoyait des soldats de passage qu’elle devait nourrir. Son mari souffrait de la faim quelque part au fond de l’Allemagne mais les envahisseurs se gobergeaient chez lui. Terrible époque !

La radio annonça un jour que les Forces Armées (on ne les appelait pas encore les Alliés) avaient débarqué sur les plages normandes. On reprit espoir ; ce purgatoire allait peut-être finir. Jour après jour on suivait l’avance inexorable des Alliés, leur entrée en Allemagne puis l’annonce de la victoire.

C’est par hasard qu’Elisabeth, sans nouvelles depuis plusieurs mois, apprit le retour de son mari. Partie au marché de Bayonne, elle rendait visite à des parents qui avaient reçu un télégramme leur annonçant la présence de leur fils prisonnier dans un train roulant vers Bayonne. Ce télégramme précisait également qu’Emile était avec lui. C’était la fin du cauchemar.

À son arrivée, le mari d’Elisabeth trouva une exploitation dans un triste état : plus de vache, plus de cochon, une basse-cour vide. Faute de travail à la ferme (son père Guillaume suffisait amplement à la tâche), il travailla comme manœuvre chez un compagnon, Joannes Labat, qui rentrait lui aussi de captivité et qui reprenait son emploi de maçon à Elizaberry.

Il fallut plusieurs années pour que la maison Larrechipi recouvre son lustre d’avant-guerre, mais le souvenir des années noires ne s’éteindra qu’avec ceux qui les ont vécues.

Association Mouguerre Patrimoine

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