LE MONDE DU TRAVAIL – Le travail à la ferme

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Aujourd’hui nous vivons dans une société dite de consommation au sein de laquelle le « jetable » prime sur le « réparable ». Les objets ont une durée de vie limitée et sont changés dès le premier dysfonctionnement.

Dans la première moitié du XXe siècle, les objets avaient une grande valeur utilitaire et devaient durer le plus longtemps possible. De ce fait, leur réparation représentait une véritable industrie.

La caractéristique principale des ouvriers de l’époque est le soin qu’ils apportaient à leur tâche. Ils ne faisaient pas un travail routinier mais ils exerçaient un « métier », métier qu’ils n’avaient pas appris dans des manuels mais en le pratiquant, et ce très souvent sous la conduite rigoureuse de leur propre père.

Une autre de leurs caractéristiques est la dignité de leur comportement. Face aux nombreuses difficultés quotidiennes, ils ne se plaignaient pas ; ils n’avaient pas le temps car, pour vivre décemment, ils étaient toujours occupés.

Artisans et boutiquiers formaient au XIXe siècle et jusqu’à la guerre de 1914-1918 un tiers environ de la population rurale. Les boutiques et les échoppes sont souvent très modestes sinon pauvres. Pourtant nous gardons l’image d’un âge d’or des petites échoppes où les petits métiers nourrissaient chacun leur homme.

Après l’hécatombe, le monde se modifia radicalement. La mort ayant largement fauché dans les rangs masculins, les femmes prirent conscience du rôle primordial qu’elles avaient tenu, et de celui qu’elles devraient tenir encore. Les fées du logis revendiquèrent bientôt la considération qui leur était due ; les rosières s’émancipèrent ; les cousettes filèrent à l’usine ; les demoiselles se coiffèrent à la garçonne. Les femmes devinrent des citoyennes à part entière à qui il ne manquait que le droit de vote.

Ces bouleversements eurent-ils des conséquences tangibles au fin fond des campagnes ? Oui évidemment quoique de moindre importance qu’en milieu citadin. Les ruraux aiment à voir au lieu de s’aventurer quelque part, peser le pour et le contre, prendre leur temps et ne pas s’engager à la va-vite. La paysannerie se complait dans ses traditions ancestrales, dans ses valeurs immuables, dans ses ordres établis de longue date une fois pour toutes. Elle ne change pas de mentalité comme de chemises. Lorsque les coqs regagnèrent la basse-cour, les poules retournèrent sagement à leur place de toujours, dans un recoin du poulailler. Il faudra attendre les retombées de la guerre suivante, soit une trentaine d’années, pour que l’égalité des sexes soit complètement reconnue par le législateur. Mais en ce qui concerne la réalité au quotidien le retard sera encore plus long à rattraper.

Les femmes ont toujours pris leur part de peines dans la vie des hommes. Le plus souvent sans rien dire, sans oser se plaindre, sans s’apitoyer sur un sort qui ne les épargnait guère. Les peines les plus fortes furent causées par les guerres. Il y eut le tocsin du bel été 1914 qui sépara les grands-mères de leur mari, de leurs fils, la plupart partant confiants, certains même avec la fleur au fusil, promettant d’être revenus pour les vendanges. Il y eut l’exode de ce foutu printemps de 1940 qui jeta les mères sur les routes dans le flot des familles affolées par les mitraillages meurtriers. On pourrait parler aussi des filles qui pleurent encore leur fiancé perdu dans le bled d’anciennes colonies.

De toutes ces déchirures ce fut celle de la Grande Guerre qui marqua une évolution déterminante quant à la condition du sexe dit faible. Les hommes dans la force de l’âge se trouvant au fond des tranchées, il ne restait que les vieux et les petiots. Et les femmes qui durent assurer la marche du pays ! Ce sont elles qui entretinrent les villages, qui, en dépit des difficultés et des deuils, firent que l’arrière ne flancha point, que le pays ne capitula pas.

Témoignage de Mme Noëlle Hondarrague

« J’ai été une des premières jeunes filles à travailler à l’usine. À moins de se placer comme bonne dans une maison, il était difficile de trouver un emploi à cette époque. J’ai eu la chance de travailler aux Fonderies de Mousserolles qui tournaient alors à plein régime. Grâce à l’éducation stricte que j’avais reçue, travailler avec des hommes ne me dérangeait pas. J’en garde un souvenir formidable. J’ai dû arrêter ce travail à la naissance de ma troisieme fille et je suis devenue agricultrice. Je suis aujourd’hui la seule agricultrice du quartier qui continue à faire le lait de vache, simplement, comme l’ont fait mes sœurs, mes parents, et avant eux leurs propres parents.

Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, il y avait dans chaque maison 3 ou 4 vaches, ce qui nous permettait d’avoir du lait et du fromage. Pendant les années de guerre on fabriquait notre propre beurre. »

1 – Le travail à la ferme

Les agriculteurs (fermiers, métayers ou journaliers)

Ils constituaient la majorité de la population jusqu’aux années 1980. Grâce à la mécanisation, leur travail a considérablement évolué. Les rendements ont augmenté tandis que la dureté de la tâche diminuait. Malgré ces améliorations, vivre du travail de la terre demeura difficile et les métiers de l’agriculture, même s’ils ont conservé toutes leurs valeurs, sont aujourd’hui délaissés au profit des métiers du secteur tertiaire.

Jusqu’aux années 1940, certains hommes se louaient à la journée sans jamais être sûr du lendemain. Ils acceptaient tous les travaux qu’on voulait bien leur confier car ils n’avaient point les moyens d’ergoter.

C’était se taire ou crier famine en croisant les bras. Tantôt ils prêtaient la main aux cantonniers qui remblayaient les chemins, tantôt ils s’engageaient dans les fermes pour y couper les foins, le blé ou le maïs. Pour eux les semaines sans dimanche étaient plus fréquentes que les semaines à quatre jeudi.

Voilà que vers 1950 apparaît le premier tracteur à Mouguerre. C’est celui de Gonzague de Séréville du manoir Leku Eder. Ce hobereau ne pouvait conduire un attelage sans déroger mais juché sur son tracteur il lui était possible de travailler sa terre et même celles des voisins. Il fut suivi par Jean Lavigne, mon cousin germain ; facteur des postes de profession, il était agriculteur dans l’âme et trouva cet engin fort commode pour travailler ses terres au retour de sa tournée.

Puis suivirent les autres fermiers, au gré de leurs moyens financiers et de leur hardiesse face au modernisme. Un des derniers fut Kayet Anetas de la maison Mignenea. Je me souviens qu’il nous contait sa peine à l’idée de se séparer de ses bœufs qu’il avait lui-même dressés et auxquels il était attaché d’une affection paternelle.

Les bœufs disparus, il subsista encore des attelages de vaches des Pyrénées dans les fermes de moindre importance. La dernière paire de vaches sous le joug fut je crois celle de Anttoni Ducazeau de la maison Elissonde qui tirait encore la charrette de fumier en 1993.

Aujourd’hui les tracteurs eux aussi tendent à disparaître avec la diminution des exploitations agricoles ; mais cela est une autre histoire.

La fin de la traction animale (texte de B. Lavigne)

Ceux de notre génération, c’est-à-dire nés avant la dernière guerre, ont vécu une révolution dont peu sont conscients; la fin de la traction animale remplacée par la machine il y a soixante ans environ, dans chaque ferme nous trouvions la paire de bœufs indispensable aux travaux de la terre. Du labour à la récolte, l’attelage était toujours présent. Hors la ferme, les bœufs étaient aussi nécessaires pour le transport des charges. Ce besoin avait créé une profession, celle des bouviers transporteurs. Avec leur charrette ou leur tombereau on les voyait tous les jours sur les routes, marchant au pas des bœufs, le grand aiguillon en travers des épaules. Nos grands-parents avaient connu des lignes régulières, par exemple celle des bouviers des salines de Briscous portant le sel et les charges de bois pour les poêles à saumure.

Le temps des moissons

La période des moissons avait une place très particulière dans l’année pour les ouvriers agricoles comme pour les exploitants. C’était l’occasion de repas conviviaux qui réunissaient tous les voisins venus se donner des coups de main mutuels afin d’accélérer le travail et garantir une récolte de bonne qualité. Les paysans se souviennent avec un peu de nostalgie de ces repas durant lesquels, malgré un travail souvent éprouvant, on partageait une ambiance chaleureuse et festive autour d’une poule au pot ou d’un poulet rôti.

La période des récoltes démarrait dès que le blé était mûr, en général au début du mois de juillet. On vérifiait sa maturité en égrenant un épi dans la main : le grain devait être jaune et sec pour pouvoir démarrer les moissons. On établissait alors le planning de travail sur les différentes exploitations des alentours, et la tournée pouvait commencer pour ne se terminer qu’à la fin de juillet.

Une journée type pendant l’époque des moissons commençait très tôt. Il fallait être debout dès le lever du jour et aux premiers rayons du soleil, on était déjà dans les champs. En effet, il fallait travailler le plus possible tant que la chaleur était supportable. La journée s’écoulait alors, tout juste coupée par les pauses du déjeuner et les casse-croûtes qui rythmaient le temps de travail. On ne s’arrêtait qu’avec la tombée du jour et uniquement lorsque le manque de lumière rendait toute tâche impossible.

Lors des premières moissons, vers le milieu des années 1930, le matériel demeurait encore très rudimentaire : une faucheuse, une charrette et la batteuse-lieuse qui restait alors à la ferme et n’était pas directement amenée dans les champs à moissonner. On vérifiait d’abord la hauteur de coupe de la faucheuse en utilisant un levier qui permettait de régler la taille de fauchage. Une fois le blé coupé, on le ramassait pour former, à la main, de petites gerbes que l’on entassait dans les champs. On passait ensuite avec une charrette pour ramasser ces gerbes et les ramener à la ferme. C’était là, dans la batteuse-lieuse, que l’on séparait le blé de la paille. On montait d’abord sur la batteuse avec une échelle et on plaçait le blé par un orifice situé au-dessus de la machine. Les épis passaient alors dans une presse à l’intérieur de la machine. La paille était ensuite expulsée d’un côté en grosses balles maintenues par des fils de fer, alors que les grains remplissaient des sacs en toile de jute de l’autre côté.

Pour les plus grosses exploitations, une journée complète était nécessaire pour couper le blé et le mettre dans des sacs. Ceux-ci avaient une contenance moyenne de 80 kg et on pouvait en remplir, pour certaines grosses exploitations, jusqu’à une centaine. Pour les plus petites fermes, le travail était terminé en une demi-journée seulement, avec une production d’une cinquantaine de sacs. Les balles pouvaient facilement peser entre 50 et 60 kg en fonction de la pression que l’on donnait au fil les reliant et donc de la quantité de paille que l’on y mettait.

La fille de journée

Dès l’âge de 13 ans, certaines jeunes filles qui avaient appris la couture, partaient chez les autres pour y faire du raccommodage et des ménages. Les employeurs ne roulaient pas sur l’or mais l’ouvrage était tel chez eux qu’ils n’en voyaient pas le bout. Alors ils se débarrassaient des petites corvées d’intérieur en prenant l’aide d’une gamine, ce qui n’était pas une dépense excessive. La jeune fille lessivait le linge, ravaudait, balayait les pièces et briquait les meubles, lavait la vaisselle et rangeait la maison. En toutes saisons, elle partait dès 6 heures du matin pour ne revenir qu’après 18 heures.

Un vélo coûtant alors dans les quatre cent cinquante francs, il fallait plus d’une année de gages pour en posséder un.

La bonne de ferme

Si elles n’avaient pas de compétences particulières, les jeunes filles pouvaient se louer comme bonne de ferme. La « boniche », comme le petit vacher, avait le sale rôle dans une ferme. Les tâches journalières ne manquaient pas : aider à la tenue du ménage, balayer la maison, nettoyer le carrelage à la serpillière, soigner les poules, apporter l’eau du puits, traire les vaches avec la patronne, dépatter les betteraves pour l’augée des animaux, serrer les œufs, baratter le beurre, empoter le caillé, conduire les animaux à la pâture, repriser les effets, repasser le linge, rincer la vaisselle à l’eau bouillante sans produit détersif.

En 1925, elles gagnaient de l’ordre de 25 centimes par jour et recevaient un semblant d’étrennes pour le 1er de l’an. La messe du dimanche était obligatoire, ce qui limitait ses moments libres à trois ou quatre heures le dimanche après-midi.

Les dernières laitières de Mouguerre (texte de Beñat Lavigne)

De tout temps le transport et la distribution du lait de notre village ont été assurés par les femmes. Elles partaient de bon matin, sitôt la traite effectuée, vers Bayonne, le lait contenu dans les pichets portés par un âne. Celui-ci était équipé d’un cacolet, le lait placé sur un côté, la laitière sur l’autre, comme le montre une photo prise devant l’ancienne poste et que l’on peut dater de 1915 environ.

En ville elles avaient leurs clients qu’elles allaient servir de porte en porte. La tournée durait toute la matinée et nos laitières s’en revenaient généralement ensemble en début de l’après-midi.

Nous connaissons encore le nom de trois d’entre elles :

– Hélène Bassenave de la maison Martinenia ;

– Marianne Portal de la maison Larrechipi ;

– Elisabeth Mendiboure de la maison Kikotegi.

Vers l’an 1945 nous avons bien connu la dernière d’entre elles à exercer, Elisabeth de Kikotegi. Nous la croisions tous les jours ouvrables qui rentrait de sa tournée vers 14 heures alors que nous rejoignions l’école. Elle disposait elle, d’une carriole tirée par son âne. Grâce à la capote de son moyen de transport, elle était à l’abri des intempéries ce qui n’était pas le cas des autres laitières.

L’avènement des véhicules sonna le glas de leur activité.

Trois laitiers motorisés les supplantèrent un peu avant la dernière guerre ; ce furent :

– Léon Langot de la côte de Mouguerre ;

– Battita Larre de la maison Behigo ;

– Mayi Etcheverry de la maison Pagadoy.

Pendant les années de guerre ils étaient parmi les rares autorisés à rouler en voiture mais faute de carburant, certains durent équiper leur voiture en gazogène fonctionnant au charbon de bois qu’ils fabriquaient eux-mêmes.

 

Extrait du Guide Patrimonial, édité par l’association Mouguerre Patrimoine et Culture

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