Le départ au service militaire

(Ce texte est extrait d’une autobiographie écrite par Jean Laurent, destinée à sa famille et à un cercle d’amis)

Danièle et moi étions perturbés par l’échéance proche de mon départ au service militaire. Elle avait raison et nous attendions avec crainte l’arrivée de la notification d’appel sous les drapeaux.

Dernière semaine de février, la feuille, comme on l’appelait, arriva telle la sentence d’un jugement. Le pire était là, pour un départ directement en Algérie, avec une affectation dans l’arme du matériel, au centre d’instruction CISM3 à Alma se situant à 30 kilomètres à l’Est d’Alger.

Cette nouvelle nous choqua, il fallut assumer. Aussitôt, j’arrêtai mon travail. Avant mon départ de l’entreprise, monsieur WT me convoqua pour me remettre l’enveloppe traditionnelle. C’est lors de cette réception qu’il m’apprit sa participation, durant la deuxième guerre mondiale, à la construction du camp militaire que j’allais découvrir.
Les jours qui précédèrent mon départ, j’allai tous les midis à Caen pour manger avec Danièle. Au cours d’un des repas, je rencontrai un ancien copain de collège Jp Fio. Il m’apprit qu’il partait au régiment. Sa destination était la même que la mienne avec un départ identique au mien le samedi 03 mars. L’arrivée au Mans lieu de convocation était fixée pour dix heures du matin dernier délai. Nous devions prendre le même train…

Je passe les détails du chagrin que nous avons partagé Dany et moi durant cette dernière semaine de février 1962. Les adieux furent très pénibles le vendredi 02 mars au soir. Aussi difficile que soit l’éloignement de deux personnes amoureuses, notre séparation semblait plus cruelle que celle des autres. Avec nos cœurs gros, nous partions chacun vers notre destin.

Le 03 mars au matin, je retrouvai comme prévu dans le train mon compagnon d’infortune. Ces retrouvailles furent précieuses, elles permirent de se réconforter et de se maintenir mutuellement le moral.

Un comité d’accueil était prévu pour nous récupérer à notre arrivée en gare du Mans. Nous fûmes embarqués sans ménagement dans des camions, direction la caserne Chanzy. Notre vie civile venait de s’arrêter, la période militaire s’y substituait.

Dès notre arrivée, nous fûmes recensés afin de former des sections par chambrée. Rapidement, après une douche obligatoire, nous troquâmes nos habits civils pour une tenue militaire temporaire, cet uniforme ne devait servir que pour le voyage. Nous formions un véritable carnaval, les tailles des vêtements étaient bien souvent distribuées au hasard sans se préoccuper de la stature du destinataire.

A l’heure du déjeuner, le cœur et l’appétit n’y étaient pas, le réfectoire était sordide, glacial, je passe les appréciations sur le repas qui fut infâme. Très rapidement, nous découvrîmes la chasse qui était faite pour prendre au hasard des otages destinés aux corvées. Nous apprîmes vite à nous faire tout petits, ne pas se faire remarquer était essentiel pour éviter la réquisition.

En cette fin d’hiver, le plafond du ciel était bas. Le lendemain, la neige laissa tournoyer quelques flocons sans vraiment tomber, tristes journées. La température était glaciale aussi bien dehors que dans les chambres volontairement peu chauffées.

Le samedi après midi et le dimanche furent interminables à cause de l’oisiveté partagée entre la chambre et le foyer.

Le voyage pour Alger.
Par un temps hivernal, le lundi après le repas du midi, nous fûmes rassemblés par section. Nous perçûmes une musette contenant des provisions de bouche, qui devaient nous suffire pour un voyage de vingt-quatre heures qui nous séparaient de Marseille. Vers seize heures, nous fûmes embarqués à bord de camions, puis dirigés vers la gare de triage du Mans. Des civils qui connaissaient notre destination s’étaient groupés à la sortie de la caserne, pour nous soutenir de leurs adieux. Ces gens s’apitoyaient sur notre sort, nous allions servir une cause perdue qui arrivait à sa phase terminale.

En gare de triage, un train spécial nous attendait pour nous conduire à Marseille. Dans ce train, nous étions environ huit cents.

Ce train utilisait des lignes transversales, il devait régulièrement s’arrêter pour faire place aux trains de lignes régulières. Pour des raisons de sécurité, nous ne devions pas avoir de contact avec les civils, ces arrêts s’effectuaient dans des gares de triage. Notre convoi s’ébranla du Mans vers 19 heures.

Chaque compartiment s’organisait en cellule individuelle de huit personnes. Vers quinze heures le mardi, nous arrivions à destination, nous étions fatigués. Le ciel était bleu, le soleil au zénith n’empêchait pas le mistral de souffler, la température frôlait le zéro. A la descente du train, nous découvrîmes ce vent célèbre venant du couloir rhodanien. Je n’imaginais pas qu’il soit aussi glacial, violent, insolent, sans pitié pour son environnement.

Nous dûmes attendre longtemps l’arrivée des camions pour nous emmener au camp de transit de Sainte-Marthe. Cette attente fut pénible, le vent pénétrant nous gelait, la fatigue du voyage nous achevait.

Le camp Sainte-Marthe reflétait une sinistre image de l’armée. Les lieux étaient sordides, insalubres. A la nuit tombante, nous arrivâmes dans ce casernement, très vite nous découvrîmes un lieu hideux. L’aspect des chambres n’incitait pas au repos. Trois lits étaient superposés et accrochés à une potence par deux sangles. Le lit se composait d’une toile tendue par les deux lanières, pas de matelas. Les couvertures étaient pratiquement introuvables, l’état de saleté de celles qui existaient les rendait inutilisables. Chaque chambrée offrait une situation misérable. Ce qui me choquait, c’était le tas d’ordures au fond de cette pièce, papiers, boîtes de conserve, bouteilles et bien d’autres choses, le tout dégageant une odeur répugnante. La capote militaire permettait de se protéger du froid, le thermomètre affichait une température négative. Nous devions mettre nos affaires personnelles à l’abri des voleurs, il suffisait de se servir de son bagage comme oreiller. Les fêtards, qui rentraient ou sortaient sans ménagement à toute heure, mettaient la dernière couche à ce cadre abominable. Là, plus qu’au Mans, il fallait se faire discret, la chasse aux corvées était ouverte à chaque coin de bâtiment. Dans ces conditions, impossible de trouver le sommeil, cette dernière nuit en métropole ne pouvait pas être réparatrice. La nuit fut longue. Dès le réveil en fanfare, il nous fut servi un café qui avait un goût amer. Nous embarquâmes dans les camions direction le port où nous arrivâmes vers neuf heures.

Le paquebot le «Ville d’Alger » s’offrait à nos yeux, il appartenait à la Compagnie Générale Transatlantique. C’était la première fois que je voyais un navire de cette taille. Ce vaisseau, à la couleur blanche dominante, allait nous conduire à notre destination finale. Trois autres bateaux identiques de la même compagnie assuraient la traversée. Ces embarcations étaient les plus rapides et les plus confortables de toute la flotte que l’armée avait réquisitionnée, elles assuraient le voyage en une vingtaine d’heures. Les navires le «Sidi-Mansour », «Sidi-Ferruch », «Sidi-Kantoubia » et autres mettaient une trentaine d’heures, souvent dans de mauvaises conditions par grosse mer. Avec le «Ville d’Alger » nous avions de la chance.

A bord, chacun devait se débrouiller pour trouver les meilleures places sur les ponts couverts inférieurs, des chaises longues composaient le seul confort pour les hommes de troupe. Les gradés avaient droit à des cabines avec couchettes et à un repas amélioré. Certains membres de l’équipage monnayaient à prix fort leur cabine. Celle-ci pouvait être occupée par des soldats durant le quart des marins.

Avant de larguer les amarres, nous étions tous massés sur le pont principal. Sous un ciel bleu et malgré un vent glacial, une foule importante de civils était venue nous encourager et nous soutenir. Vers onze heures, les amarres qui retenaient le bateau à quai furent larguées. Le bruit et les vibrations des moteurs donnaient une vie à ce bâtiment qui jusqu’à présent semblait être ensommeillé. Bientôt nous sentîmes le navire bouger, puis le quai commença à s’éloigner. C’était le départ. Sans exception, je crois que tous les cœurs étaient serrés. Puis tous ensembles, nous entonnâmes le chant «ce n’est qu’un au revoir ». Ce fut un moment d’une intense émotion. Je n’ai jamais pu oublier ces moments qui marquent à tout jamais mes souvenirs ! Aujourd’hui je ne peux pas entendre ce couplet sans me rappeler. Depuis, je supporte difficilement les adieux.

Au début de la traversée, le mistral marqua de son empreinte l’état de la mer, le bateau accusait légèrement le phénomène sans pour cela être gênant. Les choses se gâtèrent aux abords des îles Baléares. La mer devenait très agitée, le roulis et le tangage entraînèrent le navire dans un chahut constant. Sans que cela soit de la tempête, nous étions en situation de forte houle ! Je supportai bien, ce n’était pas le cas pour tout le monde.

Le jour commençait à se lever, au loin se profilait la côte algérienne. La mer depuis longtemps était devenue moins hostile, le calme qu’elle avait retrouvé donnait l’impression de naviguer sur un lac. L’atmosphère semblait se réchauffer au fur et à mesure du lever du soleil, le vent de Marseille avait disparu. Cette douceur me parut accueillante. La nuit qui disparaissait faisait place rapidement à un jour au ciel bleu et au soleil généreux.
Nos yeux furent en quelques instants éblouis par le spectacle qui s’offrait à nous. Une vue démesurée du rivage se profilait à l’horizon.

La baie d’Alger offrait un spectacle féerique. Il faut noter que cette baie est une des plus belles au monde, l’arrivée en bateau est inoubliable. Les constructions qui s’étagent en gradins sur cette importante colline épousent la courbe de ce décor naturel donnant l’impression d’un immense amphithéâtre.

Comme en photographie, c’est sous un grand angle qu’apparut cette baie en forme de fer à cheval.

Notre-Dame d’Afrique se profilait au-dessus de la vieille ville et de la ville moderne. L’arrivée du bateau dans cette dernière étape du voyage était majestueuse.

Chaque minute qui passait nous approchait du quai. La vue panoramique de la carte postale que nous découvrions une heure plus tôt avait disparu. Tout cela devenait réalité, nous allions y poser pieds. Le bateau semblait glisser de plus en plus lentement. Les vibrations des machines transmettaient à la coque un tremblement. Ce phénomène résultait de la combinaison de la machinerie et des hélices permettant au navire de ralentir et de manœuvrer pour accoster. Le voyage était terminé, les amarres mises en place, les passerelles de débarquement furent installées. Alger, Alger la blanche ce n’était plus un rêve, nous y étions !

Moment d’émotion, nous foulions la terre d’Algérie dont nous avions tant entendu parler. Je me suis sûrement rappelé ce que j’avais appris en géographie concernant ce pays. Dans mon enfance, cette parcelle de la France était très lointaine, c’était l’Afrique inaccessible. Ce jour-là, ce n’était plus un mythe mais une réalité, nous étions le jeudi 08 mars 1962. Pour beaucoup, ce voyage était et reste aujourd’hui l’aventure de leur vie, je le croyais également pour moi, il n’en sera rien.

Dès la descente du bateau, nous fûmes regroupés et embarqués dans les camions. A la sortie du port, nous découvrîmes un pays contrôlé par un dispositif militaire. Les carrefours étaient occupés par des barrages montés avec des fils barbelés et des véhicules militaires, les soldats étaient omniprésents dans l’ensemble d’Alger. Malgré la fatigue, nous découvrions un nouvel environnement. Tout était nouveau. Passée Maison Carrée, nous franchissions l’oued El Harrach, celui-ci dégageait une odeur puante, cette puanteur était légendaire. Après avoir passé le croisement qui menait à l’aéroport d’Alger Maison Blanche, nous traversâmes Rouiba. La population arabe regardait passer notre convoi formé d’une vingtaine de camions, il était difficile d’apprécier si le regard de ces personnes était amical ou hostile. Après avoir parcouru une trentaine de kilomètres, nous arrivâmes à Alma (cette commune a été rebaptisé Boudouaou).

L’arrivée au CISM3
De mon arrivée au camp Bonvalot, je me souviens du poste de police avec le corps de garde dont les hommes étaient vêtus d’une tenue impeccable. En face du poste de garde, résidait le chef de corps. Cet homme régnait en maître sur cette communauté de deux mille personnes.

Fin du voyage, les véhicules s’arrêtèrent après s’être engagés dans ce qui semblait être l’artère centrale du campement. Ce moment fut apprécié par tous, il devait être environ onze heures du matin, le soleil plus généreux qu’en métropole devenait presque notre ennemi. Nous avions notre capote qui nous avait protégés du froid hivernal, il nous avait été interdit de l’enlever à la descente du bateau.

Cette artère était la voie principale sud nord. Elle partait de l’infirmerie pour se terminer au château d’eau. La largeur de ce terrain devait être approximativement de trois cents à quatre cents mètres. De chaque coté de la rue principale s’élevaient des bâtiments. Des bâtisses en tôle ondulée, parallèles à la place du rapport et du terrain de sports, abritaient les chambrées de la première et deuxième compagnie. Pour finir, se dressaient les ateliers et des bâtiments abritant des salles de formation. Avec son infirmerie, ses bureaux administratifs, son vaguemestre, les mess tout cela ressemblait à un village bien organisé.

Les limites de ce cantonnement étaient constituées par un grillage d’environ trois mètres de haut, puis de deux rangées de fils barbelés de gros calibre assemblées de façon à être infranchissables. Tous les deux cents mètres environ et à chaque angle, des miradors permettaient aux sentinelles d’assurer une surveillance pour empêcher toute incursion. L’environnement extérieur était impeccablement tenu, la propreté semblait être de rigueur.
Le décor était planté, le spectacle pouvait commencer pour vingt-sept mois et trois semaines.

La signature des Accords d’Evian le 18 mars 1962 aboutira à l’indépendance de l’Algérie le 03 juillet de la même année.

Cette nouvelle donne ramènera progressivement le temps du service national à 18 mois, j’eus l’avantage d’en profiter.

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  1. antoine chiri dit :

    Mon cher Jean, j’étais sur le même bateau et dans le même camp que toi (classe 62 1/b). Le 28 juin 1962 j’ai été transféré à la 803 cosm à Constantine. Comme toi, je faisais partie de la 1ère classe à faire 18 mois (la précédence a en fait 19). As-tu obtenu la carte de combattant assez rapidement ? Je l’ai depuis 1998 et un camarade (René Fantino) qui était avec nous vient seulement de l’obtenir ces jours-ci. Je te souhaite bonne réception de ce message et je compte amicalement sur une réponse.

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