La saline Marcheville et Daguin au Port

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Nous avons déjà pu voir la tentative d’exploitation du gisement de sel dormant sous le sol au quartier Elizaberry, au début du XXème siècle. Son initiateur, le docteur Mardko Rosenthal, devant le peu de rentabilité ne s’obstina pas.

Le sel avait pourtant fait le bonheur des communes voisines Briscous, Villefranque, Arcangues qui exploitèrent ce banc de sel bien connu des géologues. Le transport par charrettes à bœufs, aussi bien du bois de chauffage des poêles à saumure que du sel extrait rendait cette industrie peu rentable. Des industriels informés des expériences passées vinrent avec des idées nouvelles ; il convenait de remplacer les bœufs et les charrettes par les moyens modernes offerts par le chemin de fer, d’abandonner le chauffage de la saumure par le bois et d’utiliser le charbon au pouvoir calorifique bien supérieur.

Un lieu se prêtait bien à l’installation d’une nouvelle usine ; c’était Mouguerre et ses terres de peu de valeur, les Barthes. Une ligne de chemin de fer les traversait, voilà pour le transport. Quant au charbon, il arrivait au port de Bayonne par cargos entiers du Pays de Galles pour fondre le minerai de fer des forges du Boucau.

L’éloignement du filon de sel de Briscous-Salines ne posait pas problème ; puisqu’il fallait dissoudre puis pomper, ajoutons des longueurs de tuyaux et la saumure viendra à l’endroit du traitement. La canalisation était partagée entre plusieurs parties-prenantes : les thermes salins de Biarritz, la saline de Bayonne-Mousserolles et donc la nouvelle saline du Port.

Le puisage se faisait au lieu-dit Socotey, à la limite de Briscous et Mouguerre, où l’on compta jusqu’à 16 puits creusés alternativement. Ils étaient surmontés de derricks rappelant les champs de pétrole du Texas. Sur ce site René Forzan habitant la maison voisine de Socotey était chargé du fonctionnement de la pompe, aidé de Elissalde, Hiriart et Durruty ouvriers du voisinage. À mi-parcours, au lieu-dit Mendilaskor, point le plus élevé, se trouvait un réservoir en maçonnerie (2). Ce bassin intermédiaire permettait à la saumure de poursuivre son parcours par gravité. Il existe toujours, excitant la curiosité des voisins qui ne connaissent pas son passé. Après un parcours d’une dizaine de kilomètres suivant l’actuelle D. 936 et bifurcation probable sur le final vers le chemin de Belair, la saumure aboutissait dans de grandes cuves en bois abritées dans un bâtiment aujourd’hui désaffecté, proche de l’usine. De là, par une autre canalisation elle descendait par gravité vers les quatre poêles métalliques pour le chauffage-évaporation. Ces poêles en grosse tôle d’acier étaient fabriquées par les établissements Lebas sis à l’entrée de Bayonne, proche du quai Resplandy.

À une date imprécise et pour une raison inconnue, cet aqueduc enterré fut abandonné et remplacé par un nouveau qui empruntait un autre parcours. La nouvelle canalisation passait plus au nord, suivant approximativement la D. 312, longeant la propriété de Souhy. Il est probable qu’elle était partagée avec l’autre usine née quelques années plus tard, celle des Produits Chimiques (voir plus loin).

L’usine du Port vit le jour un peu avant l’an 1900 (1) au confluent du ruisseau Portou et de l’Adour, sur le site occupé aujourd’hui par les Établissements Colomès. Elle porta le nom des deux industriels associés dans le projet, Marcheville et Daguin.

Elle compta jusqu’à 40 ouvriers, agriculteurs pour la plupart cherchant là un complément de revenu ; des habitants de la commune essentiellement et quelques voisins de Bayonne et Lahonce. La saline mit à la disposition de certains d’entre eux, des logements aménagés dans des bâtiments proches comme Portou Berry (anciennement maison Larrodé), Cantina, chalet les Platanes, Bellevue et la conciergerie. Cette proximité des ouvriers était nécessaire pour le fonctionnement de la fabrique en trois services de huit heures, les feux ne devant jamais cesser sous les poêles. Le changement de « quart »était annoncé par une sonnerie de cloche.
La direction proposait un logement gratuit, plus un petit salaire aux ouvriers qu’elle hébergeait.

Comme prévu, le charbon arrivait par wagon du port de Bayonne. Une dérivation de la ligne de chemin de fer pénétrait dans l’usine, apportant le combustible, emportant ensuite le sel livré en sacs. Un accident se produisit un jour suite à une erreur du responsable de l’aiguillage. Nous trouverons le récit de cette mésaventure dans les « souvenirs de Jean Courtade ». Durant la deuxième guerre mondiale le charbon anglais ne put approvisionner les usines françaises ; il fallut se rabattre sur le lignite extrait non loin de là, à Saint-Lons-les-Mines. Celui-ci moins performant que la houille imposa l’adjonction d’une soufflerie au niveau du four.

Le directeur, M. Brouillard était un contremaître monté en grade dans les salines de l’est. Les grands patrons choisissaient toujours parmi leur personnel un responsable à poigne ayant fait ses preuves sur le tas plutôt qu’un jeune ingénieur. Il habitait à quelques pas de l’usine dans la maison particulière appelée Portou Chipy. M. Angler prit la succession de la direction jusqu’à la fermeture de la saline.

La direction de l’usine fit construire en 1911 une maison abritant les bureaux du personnel d’administration avec à l’étage le logement du chef comptable. Celui-ci fut M. Barzano Paul de 1917 à 1928 environ. Son prédécesseur, mobilisé, avait été tué quelque part sur le front. C’est la maison appelée aujourd’hui Ur Ondoan occupée par la famille Urrutiaguer. Après lui M. Larrondo prit la suite jusqu’à la cessation d’activité des salines.

Dans les bureaux du rez-de-chaussée siégeait un fonctionnaire, M. Chirier responsable de la régie du sel. Ce contrôleur des contributions indirectes vérifiait la production comme l’avaient fait les douaniers auparavant.
En face on peut encore voir les vestiges du ponceau qui reliait les bureaux à l’usine. Comme le reste de l’usine, ce passage évolua au fils des années ; de simple passage pour piétons, il fut sur le tard équipé d’un tapis roulant permettant d’évacuer la production jusqu’aux camions venant prendre livraison sur l’autre rive du canal. Fini le chargement en wagon ; les camions de la société Péant assuraient l’enlèvement de la production. Le tapis roulant fut aussi couvert pour abriter le sel dans son parcours hors de l’usine.

À proximité un bâtiment tout en longueur servait de réfectoire aux ouvriers venus travailler munis de leur repas préparé appelé communément « la gamelle ». Ce bâtiment est encore appelé aujourd’hui Cantina. En 1910 celui-ci changera de vocation : démoli il sera reconstruit pour accueillir trois familles qui l’habitent un siècle après. La cantine fut transférée à l’entrée de l’usine dans le bureau de la douane désaffecté, quand celle-ci fut remplacée par le contrôleur de la régie. Une infirmerie lui fut annexée.

À l’entrée de l’usine, une personne avisée, Doyhenart Martin avait créé un cabaret ; ce très modeste troquet aménagé dans la cuisine du logement était équipé d’un jeu de quilles attenant. L’ensemble se trouvait à l’extrémité de la maison Portou Berry, dans la demeure actuelle de Mme Larre Hélène. Le tenancier fut contraint de déplacer son comptoir quand en 1924 la mairie construisit l’école du Port à quelques pas de là (3).

Le fonctionnement de la saline évolua au fils des décennies ; après le chauffage de la saumure au bois pratiqué ailleurs, au siècle précédent, puis celui au charbon ou lignite de notre usine, vint l’époque du gazole. Martin Etchegoin, responsable de la chaufferie, était un ancien mécanicien de la Marine Nationale. Il convainquit le directeur qu’il fallait évoluer : le charbon demandait trop de manutention. Une alimentation du four au gazole, bon marché à l’époque, fut mise en service à la satisfaction générale.

L’entretien de l’usine était assuré par deux entreprises locales : Larcebeau pour les travaux de maçonnerie et Hirigoyen pour la charpente, couverture-zinguerie. À cette dernière, très présente car les bâtiments de l’usine étaient essentiellement en bois, incombait aussi l’entretien des derricks également en bois de Socotey.

L’histoire de la saline, c’est aussi l’histoire des hommes qui l’ont fait vivre : ceux que nous avons connus, les deux frères Joanhau, contremaîtres, les Dantin, Capdeville, Irola, Marcial, Labat, Dumont, Ganderatz, les trois ouvriers de la maison Cantina, Harguindeguy, Darmendrail, Saco, les deux frères Mendiboure, Arnaud et Pierre, Jean-Pierre Dassance, et bien avant eux les deux frères Lavigne, François et Piarres.

Les femmes étaient également présentes ; il leur était réservé un travail minutieux, celui de l’empaquetage du sel. À ce travail où il fallait respecter la cadence donnée par la machine, nous trouverons Madeleine Sanglar, Raymonde Marcial, Marie-Jeanne Irola, Irma Dassance et ses deux filles, les filles Capdeville.

La saline Marcheville et Daguin fonctionna jusqu’aux années 1955 où elle fut déclarée en faillite et contrainte de cesser toute activité. Les logements furent mis en vente globalement en 1966 et les occupants les acquirent pour un prix modeste. Ce fut le notaire Bayonnais, Maître Clérisse qui traita l’affaire. L’entreprise en liquidation fut contrainte de raser ses installations ; les bâtiments de bois furent démolis, la haute cheminée de briques abattue, les poêles démontées et livrées au ferrailleur, le tapis roulant démonté et vendu. Pour le personnel laissé sur le pavé, pas de « pôle emploi » à l’époque ; chacun se débrouilla comme il put. Mme Thérèse Irola, fille de Jean dit Michel Irola, ouvrier de la saline en fit embaucher cinq dans le garage Gambade où elle travaillait comme Comptable.

Voilà pour la première saline car viendra s’ajouter quelques années plus tard après sa création une nouvelle usine produisant du sel, connue sous le nom de Société d’études et de Produits chimiques. Elle fera l’objet du chapitre suivant.

N.B. :

(1) voir déclaration de construction de 1896.
(2) relevé de la matrice cadastrale.
(3) voir « la difficile naissance de l’école du Port. »

Extrait du Guide Patrimonial, édité par l’association Mouguerre Patrimoine et Culture

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Un commentaire Ajoutez le votre

  1. ENGLER Virginie dit :

    Dans le texte, vous parlez d’un Monsieur Angler, qui a été d’après vous le dernier directeur. Je pense qu’il s’agit de mon grand-père : Camille ENGLER (avec un E)

  2. engler michel dit :

    une remarque sur les dernières années de la saline de Mouguerre. Cette dernière a fermé parce que la société Solvay a acheté son quota de production qui avait atteint un niveau important conséquence de sa modernisation dés la fin de la guerre. Pole emploi n’existait pas, mais le directeur a reclassé tous les employés.

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