La révolution du port, le thon à la canne

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1947, le premier thon à la canne

Juanito Olascuaga (Zaputza), pionnier avec « le Marie Elisabeth ».


Né à Fontarrabie, il vient travailler à la pêche à Ciboure comme tant d’autres qui ont fait racine à Ciboure ou Zokoa (les Ubera, Elduayen, Goicoechea, Jauregui, etc…). Ces familles de pêcheurs avaient toutes un surnom lié à un trait de caractère, un évènement, un exploit, un penchant, par exemple « Eltzekari » (qui aime la soupe). Juanito avait gagné celui de « Zaputza »… On le voit sur la photo, dans l’attitude typique du vieux pêcheur basque, rentrant de mer, le panier à la main, le visage buriné, les traits tirés, le regard encore en mer et le cœur tourné vers celles et ceux qu’il devait nourrir, ses enfants, sa famille. Notre Juanito eut 15 enfants, dont Georges Olascuaga.

La semaine d’août 1947 et la leçon d’Albert Elissalt

Juanito a été, à sa manière, un pionnier du port de Ciboure grâce à Albert Elissalt. En effet, il est le premier patron basque à avoir essayé la pêche au thon à l’appât vivant. Ce jour-là, Albert Elissalt, jeune homme, fils du conserveur et armateur cibourien Pascal Elissalt et gendre de M.Pommereau, est à bord du « Marie Élisabeth », bateau de 17 m de l’armement EMB (Entreprise Maritime Basque à Zokoa) dont M.Pommereau est le directeur.

Les deux beaux-frères viennent de réaliser un voyage aux USA, à San Diego, d’où ils ont ramené des instructions techniques précieuses de la pêche au thon à l’aide d’un appât maintenu vivant, à bord, dans des viviers. En Californie, 250 clippers pratiquent cette pêche avec congélation immédiate des poissons. Ce sont des pêcheurs portugais, originaires des Açores, ayant émigré à San Diego en 1927, qui sont à l’origine de cette technique de pêche, source d’enrichissement. En effet les captures s’élèvent à 165 000 tonnes de thons dans l’année 1948 !

Au Pays Basque, on pratiquait déjà la méthode « Alezian », c’est-à-dire appâter avec du poisson bleu (anchois, sardine, chinchard…) maintenu vivant dans un filet amarré sur le flanc du navire et capturer le poisson avec des lignes à la main de moins de 5 mètres.

 

Retournons sur le « Marie Élisabeth » ! En sortant du port, voyant le vivier à l’arrière du bateau, un autre patron dit à Juanito : « Alors, tu as fait une piscine pour baigner tes gosses ! ». On imagine sa tête, l’air de dire « dans quel pétrin je me lance » ! En réalité, le bateau était en régime d’association capital-travail, armateur-navigants, comme le « Altza Muthila ». Juanito Olascuaga, Jean Etchegoyen, Etcheverria (mécanicien) sont coassociés et deviendront peu à peu armateurs à part entière grâce au produit de leur travail. Le bateau porte le nom de la fille de M.Pommereau qui est née à Ciboure en 1945 : « Marie Élisabeth ».

L’équipage du Marie-Elisabeth 1949 – 1950

La scène de pêche qui aura lieu devant St Jean de Luz aurait mérité d’être filmée. C’est M.Elissalt lui-même qui me l’a racontée. Albert lit les diverses indications des opérations de pêche dans un manuel écrit en américain, debout à tribord. Il les traduit en français aux marins qui le retraduisent en euskara ; d’abord à l’appâteur dont le rôle est de faire approcher le banc de thons, le plus près du navire ; puis aux matelots prêts à ferrer l’anchois, longer la canne en bambou, tout en suivant le mouvement du thon ; et enfin au patron, Juanito, lequel a un rôle important, celui de manœuvrer le navire sans faire fuir le banc. Il ne parlait que le basque.

Albert retrace cet évènement : « L’équipage était assuré d’être payé pour sa journée de pêche quel que soit le résultat. On avait d’abord pêché l’appât, 50 kilos de sardines. C’est moi qui ai pêché le premier thon, comme ça, à la canne. Ce jour-là nous avons pêché 53 thons, des gros de 10 à 15 kg, en quelques minutes. Le lendemain on ramène 100 kilos de sardines dans notre filet. Je pense que nous allons pêcher deux fois plus de thons mais pas du tout, au bout d’une heure l’appât était mort. »

On devine les difficultés en tout genre des premiers essais, mais en fin de campagne le Marie Elisabeth capture 150 poissons en moins d’une heure. On devine aussi la joie de Juanito et de tout l’équipage pas si ridicule que cela. Joie propagée dans le port, cet été 1947.

L’année suivante le Marie Elisabeth et le Nivelle de l’armement Elissalt sont subventionnés pour de nouveaux essais. Cette fois, c’est Juanito qui donne les instructions dans sa langue au patron du Nivelle. Lors d’une marée de 4 jours au mois d’août, 1500 kg de thon rouge sont capturés. Plusieurs navires se lancent au thon à l’appât vivant et réalisent des sorties journalières de 1000 à 3200 kg ! À la fin de l’été 1948, la presque totalité des bateaux du port improvisait des viviers en bois et se lançait cahin-caha dans une aventure qui allait révolutionner notre port et les ports du Golfe de Biscaye. En 1949, tout le monde s’équipe de viviers.

28 août 1950 « Altza Muthila » 8600 kg de thon
sur un « trachka » (banc de thon)
Le thon amène la joie  1952 : 80 tonnes de thon sur le quai !


Grand coup de chapeau à Albert Elissalt qui repart faire un stage à San Diego en août 1949 pour tenter de parfaire la technique qui permet à l’appât de rester en vie, dans le vivier. De San Diego il envoie un télégramme, contenant le secret :

« a/ Peindre les cloisons des viviers en blanc. b/ Installer des lumières au-dessus des viviers pour la nuit ».

Dans une autre note, Albert écrit : « il faut éclairer les viviers car les petites sardines, les anchois ou les chinchards, la nuit se blessent en se heurtant ou en se cognant contre les parois des viviers et finissent par crever. Les viviers doivent être peints en blanc. Par ailleurs, l’eau du vivier doit être régulièrement renouvelée toutes les 8 ou 9 minutes, en évitant la formation de bulles qui tuent les sardines ». Ce sera autant de défis relevés par les mécaniciens du port pour la mise en place de pompes et de moteurs auxiliaires. Ils se transforment en authentiques magiciens. Un grand merci à Juanito, Albert, et aux mécaniciens. Milesker.

Témoignage de Théodore Lasserre , de Zokoa

 

Mousse et platier sur le Fifine Henri en 1937, à 14 ans, puis matelot et mécanicien sur le Gure Artean.

« En août 49, avec le Gure Artean, on passe du système Alezian au caisson qui servait de vivier pour le peita. On travaillait avec un petit filet pour faire le peita, et on le gardait vivant dans la poche du filet. On pêchait le thon contre le bateau ; on ferrait le peita à une ligne de 1 m de bout et 30 cm de laiton. On pêchait le thon blanc de 10 kg. Avec le caisson en bois de 1000-2000 kilos sur le pont, on pouvait pêcher d’avantage, le peita se conservait une journée. On s’est mis à pêcher 2 tonnes, 3 tonnes dans la journée. On était deux bateaux à avoir fait de grosses pêches au mois d’août 1949 : Gure Artean et Esperantza. J’avais essayé de pêcher avec le manche de la brosse, mais sous le poids de la pression des thons, le manche a vite cassé. Par la suite, Zaputza avait installé des viviers dans le pont du « Marie Elisabeth ». Katzin [Official] patron armateur qui aimait inventer, avait mis en place un vivier en cuivre sur le Marie-louise. Puis il a fallu aussi un temps d’adaptation, avant de voir quels étaient les bambous qui pouvaient servir de canne ».

 Koxe Basurco au thon en 1944. Le canneur prend l’appât vivant pour le ferrer à l’hameçon.
 Charles Sallaberry
tape le « gut »
 1950 Dimitrio Canpandeguy
pêchant le thon à la canne

Le bambou, la canne, est devenu le prolongement de la ligne alezian, comme l’osier de la chistera le prolongement de la main du pelotari. Tous les bateaux ont adopté cette nouvelle technique. En 1950, commence la grande mode des viviers, une technique élaborée par les pêcheurs de Californie, adaptée par les pêcheurs basques labourdins et transmise aux pêcheurs de partout. Sur les conseils de Katzin, Koxe Basurco met à l’eau un prototype de thonier le « Altza Muthila », muni de viviers en « duralinox ».

Témoignage de Koxe Basurco matelot du « Marie-Louise lll » ,

puis mécanicien co-armateur du « Altza Muthila »

L’équipage de « Altza Muthila »,
en haut de g. à d. : JB Emparan, Hilario Coca, Itoiz, Michel Richard, Bernardo Armendarits ;
assis : Pierrot Gonzales, Paul Larrarte, Antoine Labandibar et Koxe Basurco, mécanicien de bord à l’époque.

« Katzine patron du « Marie-louise » était armateur-associé avec Albert Elissalt. Nous avons été en 1949, le premier bateau à installer un vivier intérieur en cuivre rouge dans la coque. Nous étions trois du bord à construire le Altza Muthila.

Altza Muthila (Armendaritz-Basurco] est un symbole de l’évolution du port et des pêcheurs : plus de « culs » sur le bord du pavois pour faire ses « besoins » avec le risque de tomber à l’eau, plus de semaines en mer sans se laver à l’eau douce… WC en dedans de la passerelle, douche, cuisine, réfectoire. Viviers en duralinox dans la coque. Passerelle en duralinox également.

Armé par un équipage ouvert à toutes les modernisations (sauf pour la bolinche en nylon). Le bateau fera sa première sortie en mer le 18 juin, sans que nous ayons fait un effort quelconque pour ce jour-là. En fin de campagne, nous étions le premier au classement du port et le 28 août 1950 nous battons le record de pêche en une journée avec 8600 Kg, sur un « trachka ». On ne pouvait mettre un thon de plus sur le pont…. Nous avions passé le « trachka » à l ’Argui lzarra qui avait fait 2500 kg dessus.

Après un an et demi d’embarquement et à la demande du Syndicat, j’ai débarqué pour passer mon temps à m’occuper de l’ensemble des pêcheurs et remplacer J.M. Passicot, malade. ll avait deux ans à faire pour prendre la retraite, le budget du Syndicat ne permettait pas de prendre en charge deux salaires l’équipage de « l’Altza Muthila » me prend à sa charge permettant ainsi à J.M. Passicot d’atteindre la retraite sans perte de salaires et charges sociales. Qui aujourdhui est capable d’en faire autant?

C’est également sur ce bateau que j’ai joué au grand navigateur, en étant le premier luzien à rentrer en relâche à la Rochelle, après une marée de pêche au germon sur ces côtes. Quelques jours après, d’autres luziens en feront autant, certains allant jusqu’à faire escale aux Sables d’0lonne. Comme appareils de navigation, je n’avais qu’une simple carte de route ».

Le « Altza Muthila » finira ses jours à Abidjan avec Joseph Carbajo comme patron armateur.

AltxaMutillak

Extrait de « Altxa Mutillak », le magasine des jeunes pêcheurs basques

Mikel Epalza – Association Itsas Gasteria

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