La ligne de démarcation

Depuis le 30 juin 1940 le département des Pyrénées Atlantiques  est coupé en deux par une ligne de démarcation, la zone occupée par les Allemands couvrant le pays Basque, la zone libre (qui le sera jusqu’en novembre 1942) comprenant le Béarn. 

Au cours de l’année 1940 ou 1941, mon père décide de traverser clandestinement cette frontière pour visiter ses parents dans la région de Pau.

Nous prenons le chemin de fer de Bayonne à Saint Jean Pied de Port en amenant nos vélos et les bagages, et de St Jean Pied de Port rejoindre par la suite en vélo la zone libre par un petit chemin à travers la campagne que mon père avait connu autrefois. 

Les gares sont particulièrement surveillées par les Allemands, pour intercepter tous les suspects qui voyagent et arrivent parfois de fort loin pour se rapprocher de la frontière  et de là  gagner l’Espagne, l’Afrique du nord ou l’Angleterre.

Si nous sommes arrêtés par une patrouille Française ou Allemande, mon père nous donne  pour consigne de répondre que nous venons passer des vacances chez des parents du village de Larceveau (en zone occupée). Car si nous sommes surpris sans laissez passer, nous risquons quelques jours de prison. Régulièrement des juifs, des aviateurs Anglais, des résistants tentent le passage. La route départementale D 933 de Saint Jean Pied de Port à Saint Palais est la ligne de démarcation entre les deux zones. 

A la descente du train, nous empruntons cette Départementale D.933.  Lorsque le village de Larceveau est en vue au loin au sommet d’une côte, mon père nous conduit sur la droite vers un petit chemin de terre à travers champs. Arrivés devant l’entrée d’une ferme, mon père demande au paysan s’il n’y  a pas des soldats ou des douaniers Allemands dans le secteur. Il répond que nous avons de la chance, car habituellement une patrouille se tient en poste derrière la haie, mais à l’heure qu’il est, ils sont partis déjeuner.. ! Mais, nous ne courrons aucun risque, car nous apprend-il, nous sommes en zone libre … de quelques mètres seulement ! Lui-même, son habitation et son étable sont en zone libre et ses terres et ses prairies en zone occupée ! 

Nous montons rapidement sur nos vélos, mon père en tête, ma mère et moi en queue, avec les valises sur le porte bagage. On pédale avec force sur ce chemin de terre de peur d’être aperçus par la patrouille Allemande qui risque de revenir prendre position. En passant prés d’une mare à canards, ma mère dérape, tombe de bicyclette en bordure de l’eau et se blesse légèrement au bras droit. On se dépêche d’atteindre les premières maisons du hameau de Cibitz où ma mère se fait faire un pansement.

De ce hameau, nous apercevons derrière nous au loin la barrière de Larceveau gardée par des sentinelles Allemandes et de l’autre côté par des gendarmes français.

Enfin  heureux, nous n’avons plus rien à craindre.. !

Mais il nous faut poursuivre la route  sur la Départementale D 918, pousser nos vélos dans la montée du col d’Osquich et rejoindre avant la nuit à 25 Km la ville de Mauléon où nous allons loger chez un camarade de mon père. 

De Mauléon nous reprenons la route pour arriver enfin au but de notre voyage,  le Béarn, le bourg Monein, et retrouver toute la parenté.

Nous sommes surpris de découvrir que les restrictions alimentaires en zone libre sont moins importantes que chez nous. Les paysans ont remis en état le four près de la cheminée abandonné depuis longtemps, pour fabriquer eux-mêmes leur pain blanc. La sœur de mon père, nous régale de pain blanc, de boudins, de rôtis de porc et d’excellent vin blanc. Monein est entouré de vignobles et de vergers de péchés 

   

Mais il faut penser au retour, reprendre le même trajet qu’à l’arrivée. Prudent cette fois ci, mon  père part en éclaireur à la rencontre de notre fermier, qui lui indique que la voie et libre. Pas de sentinelles Allemandes à l’horizon !

Nous commençons à nous avancer vers la route départementale, lorsque nouvelle frayeur, arrive une lourde Mercédes décapotable chargée de six officiers, qui chantent à tue-tête. Derrière une haie nous attendons leur disparition à l’horizon.

La gare de St Jean Pied de Port est encombrée de soldats, douaniers, agents de la Gestapo en civil, les plus redoutables, mais nous n’avons rien à craindre puisque nous nous dirigeons vers la zone occupée.

 

Le lendemain matin, lors de mon arrivée dans l’école communale, l’instituteur m’interroge devant mes camarades :

– Alors, il parait que tu as été en France ?

Mais je n’ai su que lui répondre naïvement :

-Mais, Monsieur, ici, nous sommes en France.. !

[Total: 2 Moyenne: 3.5]

Thèmes associés au témoignage:



Témoignages similaires:



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *