De la Vie Pastorale et Nature à Gèdre au début du XX ème siècle

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Elle m’entretenait de « son abri sous la neige » au dessus du village de Gèdre, à 1400 mètres d’altitude, à « Houec-Gabarde », après le hameau de « Saussa de Haut».

Franchissant le pont du Biroulet sur le Gave de Gavarnie (et de Pau), nous parvenions par un chemin de brume au terre-plein herbeux sous les ramures des derniers frênes, au lieu isolé mais serein du poète et du peintre.

« Le Dormeur »

Les crêtes érodées du Coumély en profils anthropomorphiques reposés des « Dormeur » et « Chinois » veillaient sur la grange adossée au rocher de granite, aménagée en havre de paix pour d’agréables séjours amicaux. Alimentée en eau par captage d’une source voisine pour la cuisine et la salle d’eau et en électricité par une batterie reliée à des panneaux solaires extérieurs pour l’éclairage et le branchement des appareils électroménagers, elle s’ouvrait en rez-de-chaussée, sur une vaste salle-à-manger-salon-cheminée pour grillades et parties de cartes jouxtant la cuisine avec plan de travail-évier et cuisinière-four à bois pour le chauffage et la préparation des repas. Par les marches d’un escalier rustique en tilleul brut on accédait en étage aux chambres sous les combles aménagées de lits et penderies, éclairées dans la journée par des Velux, des lucarnes et fenêtres plongeant le regard sur les abrupts en contrebas face aux cascades bruissantes des ravines du Coumély.

Mais la grange n’avait pas toujours connu ce lustre….

Du passé, elle portait encore l’empreinte de son antérieur statut de bergerie dans les barreaux des ouvertures basses des murs de l’étable du troupeau de brebis que gardait notre amie, pendant son enfance….

Sans détailler le plan précis de cet écrit, après la situation géographique du lieu, j’ai abordé les aspects descriptifs de la vie pastorale proprement dite avec la grange, la transhumance et les différents travaux saisonniers.

Ensuite, j’ai relaté plusieurs éléments de la vie socioculturelle des familles et la répartition des travaux entre les hommes, les femmes et les enfants, certains rites et coutumes.

Vous trouverez la transcription phonétique des termes usuels de la langue vernaculaire encore employée entre les générations dans la vallée de Luz-Saint-Sauveur en un lexique très succinct français-patois bigourdan émaillé de termes gascons ou occitans portant essentiellement sur des actions décrites ou sur des objets courants, et enfin, un bref aperçu des flore et faune rencontrés en ces lieux.

Je remercie Linou, la famille Millet de « Saussa Debat » et tous leurs proches qui ont participé à ce recueil de mémoire des traditions des anciens et de l’expérience des aînés dans la vie pastorale de Gèdre vers le début du XXème siècle.

I. Situation géographique

La commune rurale de Gèdre à 1005 mètres d’altitude, de l’arrondissement d’Argelès-Gazost et du Canton de Luz-Saint-Sauveur, est située sur la D 921 à égale distance entre Luz-Saint-Sauveur et Gavarnie, dans le département des Hautes Pyrénées de la Région Midi-Pyrénées où le décret du 23 Mars 1967 a posé les limites réglementées du Parc National des Pyrénées.

Le village s’étend en bande étroite en deux quartiers : celui de Gèdre-Bas et celui de Gèdre-Haut dans la vallée au confluent des gaves de Gavarnie ou de Pau, d’Héas et d’Aspé, bordée des flancs escarpés des Massifs du Pic Long, du Soum-Haut et du Chaos du Coumély en direction de Héas, du barrage des Gloriettes et du Cirque de Troumouse.

La commune de Gavarnie est de renommée mondiale pour le classement de son Cirque au patrimoine mondial de l’Unesco (1997), pour la station de Ski Gèdre-Gavarnie et son École d’escalade. En été, les spectacles musicaux grandioses drainent un large public très éclectique où assistent en chaussures de randonnée et anorak habitués ou néophytes mélomanes émerveillés locaux ou vacanciers français et étrangers.

Mais on connaît moins les richesses, l’authentique diversité et la beauté discrète des sites voisins plus secrets, dont Gèdre et son Plateau de Saugué au charme naturel de ses flore et faune sauvages intacts également protégés…

II. Vie pastorale, granges, estives et certains travaux saisonniers

Vie pastorale signifie deux partenaires dans un environnement naturel: le berger et ses bêtes, ovins, caprins et bovins qu’il paît en journée et abrite la nuit des éléments (orage, éclairs, gel, neige, pluie) et des prédateurs (renards, chiens errants, rapaces, loups, ours), et, en altitude, plusieurs périodes dans l’année : l’estive au printemps et l’automne, l’alpage en été et la stabulation basse en saison hivernale, avec, entre ces périodes et ces lieux, le passage particulier de la transhumance de plusieurs troupeaux des vallées vers les sommets distants de quelques kilomètres seulement sur un faible dénivelé compris entre 500 et 1500 mètres.

1 . La Grange : « Era Bordo »

Passé le temps des cavernes, l’homme depuis des siècles s’est construit un abri pour protéger famille, animaux, récoltes et biens.

Dans la vallée, les familles ont groupé les maisons autour de la Salle commune, de l’église et du cimetière ; dans montagnes sont apparus des hameaux de plusieurs maisons de la même famille avec habitations et granges séparées ou habitations mixtes pour les familles et les bêtes. En estives ont été érigées des granges en matériaux trouvés à proximité et dont l’emplacement et l’orientation n’ont jamais été décidés à la légère mais ont résulté de l’expérience et de l’observation.

1.1 Ce qui régissait l’implantation de la grange, c’était le savoir qui se transmettait de génération en génération.

Les anciens ont bâti leurs granges hors des coulées d’avalanche, – car le danger ( pierre, rocher ou neige ) venait du sommet et des flancs de la montagne écraser ou menacer tout ce qui était sous-jacent, murs, hommes et troupeaux- ou sur les flancs des creux des coulées d’avalanche.

Il y avait deux sortes d’avalanches : celles qui roulaient « lith térrère » et celles, « bouladges », qui volaient, entraînées par le vent, souvent après les tempêtes.

 

On adossait alors le pignon de la grange à un « fort » amalgame arrondi et bombé constitué de terre cailloux et rochers, ou un gros roc antérieurement échoué à cet endroit faisait office de « fort ».

Grange à Houec Gabarde le fort est rocher

Les granges implantées hors danger d’avalanche ne nécessitaient pas de « fort ».

1.2 L’orientation de ces granges était toujours OUEST-EST.

La grange apparaît, de façon traditionnelle, de forme rectangulaire plus allongée que large, sur deux niveaux : en rez-de-chaussée l’étable et le « cabaneth », au premier étage l’engrangement du foin et du regain nécessaires aliments du troupeau.

1.3 Les murs étaient montés avec des matériaux locaux trouvés sur place : cailloux et terre sèche argileuse mélangée à l’herbe sèche ou la paille.

Les pignons Ouest et parfois Est portaient des escaliers « penaous » recouverts d’une ardoise. Ils facilitaient l’accès aux parties endommagées du toit de la grange, charpente, faîtage, tôle ou chaume, afin de les réparer, suite aux intempéries (vent, neige, gel, pluie, tempête) ou aux ravages des nuisibles (souris, loirs).

1.4 Les poutres de charpente

On choisissait des arbres hauts et droits (Tilleul, chêne, hêtre, orme)

Toutes les granges étaient dites couvertes sous trois « fermes », poutres porteuses en tilleul ou bouleaux bruts, sur lesquelles reposaient les chevrons le plus souvent en frêne.

Ces « fermes » pouvaient être en une ou deux parties ; on les appelait alors « eth couplé ».


Les « fermes » du milieu de la charpente étaient le plus souvent reliées par un arc sous-jacent en tilleul fixé entre les deux poutres pour les étayer, les empêchant de s’écarter ou de glisser.

1.5 Le faîtage était à l’origine en paille de seigle, chaume à l’état sec fixé sur la tôle résistante pointée aux poutres et aux chevrons.

Actuellement le faîtage est exclusivement en tôle pointée sur les chevrons, car on ne trouve plus d’artisan capable de poser le chaume. Son esthétique magnifique requiert un gros et onéreux entretien, car, en moyenne, il doit être remplacé tous les trois ans, régulièrement rongé par les nuisibles ou détérioré par les tempêtes. Ce matériau devient très rare car localement on n’en fait plus.

On n’utilisait pas d’ardoise en couverture, matériau lourd, car, en altitude, la neige les faisait glisser.

1.6 Le sol de la grange était, selon les siècles, en terre battue, en pierres plates ou dalles plus ou moins planes, ou en béton fendu de rigoles à l’aplomb de l’arrière train des bêtes pour canaliser l’écoulement extérieur des déjections liquides.

1.7 La surface intérieure inférieure de la grange se composait de l’étable réservée aux bêtes et du « cabaneth», coin intime du berger en estive, avec table de cuisine et couchage, ou, au village, cabaneth plus grand en espace de vie de toute la famille.

En estive, la lumière, lampe à pétrole Pigeon, était placée toujours au même endroit : sur « eth halhié » support en bois ou en ardoise au coin du feu.

Devant l’âtre il y avait une petite table ronde à trois pieds sur laquelle on mangeait des plats à base de farine de seigle ou de sarrasin, galette au lard vieux ou « milloc » gâteau de farine de maïs, œufs et lait.

Anecdote : visitant une grange d’estive, j’ai pu apprécier l’intimité du berger avec ses bêtes que seulement quelques centimètres séparaient…odeurs fortes et intenses…et risque de douche accidentelle en prenant le café…pour ainsi dire….au cul des vaches !!!

1.8 Il n’était pas prévu de chauffage : la cuisinière à bois, les bêtes et l’espace réduit assuraient le maintien d’une température suffisante. On trouvait cependant parfois des âtres et cheminées alimentées au bois de frêne, de chêne ou de tilleul.

1.9 La taille des granges était fonction du cheptel et du bétail. Grand troupeau de vaches nécessitait une étable plus vaste qu’un maigre troupeau de brebis.

C’est ainsi que certaines granges apparaissent encore aujourd’hui plus modestes que d’autres.

Certaines familles possédaient des troupeaux mixtes, ovins, caprins et vaches ; l’étable alors était partagée en plusieurs aires, chacune logeant sa catégorie de bétail avec abreuvoirs et râteliers à foin spécifiques.

1.10 L’eau de source coulait par gravité suivant la pente naturelle et en permanence afin de ne pas geler, par des petites goulottes de pierres et de ciment qui traversaient le mur de la grange et arrivaient aux abreuvoirs. Ce n’est que plus tard que tuyaux en plomb puis plastique ont remplacé les goulottes.

L’abreuvoir alimentait les bêtes en eau. Dans une extrémité fermée de l’abreuvoir on plaçait le chaudron de cuivre de lait de la traite dans l’eau fraîche pour la préparation du fromage et du beurre.

1.11 Le grenier était à l’étage au dessus de l’étable, sous la charpente, et servait à engranger foin et regain, aliments des bêtes en stabulation pendant la longue période de neige.

Foin et regain coupés à la faux « daï » étaient tassés par brassées dans le grenier sous la charpente, en deux zones bien séparées. On descendait des galettes aux bêtes par l’échelle, dos à l’échelle, vers les mangeoires.

(la faucheuse n’est apparue qu’après 1980 et son utilisation reste très limitée aux champs plats dépourvus de pente ou les moins pentus)

Les granges les plus anciennes du Plateau de Saugué datent de 1700 environ. Désormais, dans le cadre des règles relatives à la protection des espaces naturels, le décret du 15 Avril 2009 y interdit toute nouvelle construction et impose le dépôt d’un dossier étayé et justifié de demande d’autorisation administrative en cas d’aménagement nouveau, restauration ou extension d’un bâtiment déjà existant.

2. La Stabulation hivernale

A Gèdre comme à Héas et les autres villages de la vallée, les bêtes étaient gardées entre Noël et le mois d’Avril environ, en stabulation fixe dans les étables, en raison du froid et de la neige qui atteignait parfois une épaisseur suffisante pour bloquer les portes et recouvrir les près et les chemins.

Par l’échelle du grenier de la grange, le dos contre l’échelle, on passait aux mangeoires des vaches attachées par deux des galettes de foin et de regain engrangées depuis l’été à raison d’une grande brassée de foin et d’une petite brassée de regain plus riche en nutriments.

En Avril, on commençait à sortir les bêtes pour la journée autour de la grange. Leur première sortie en liberté rendait les vaches folles : elles se mettaient à se bousculer et à sortir précipitamment à la course pour se détendre de ces longs mois d’enfermement.

3. La transhumance

3.1-Petite transhumance vers les granges dites « intermédiaires »

Début ou mi-Avril, parfois plus tôt, les troupeaux de vaches et de brebis étaient amenés du village bas vers les granges dites « intermédiaires » les plus hautes du Plateau de Saugué, aménagées spécifiquement pour moutons ou vaches, en attendant la fonte des neiges des estives et alpages.

Les troupeaux étaient conduits par le berger, accompagné de ses chiens labrit ou colley – l’arrivée du chien Patou est plus tardive- qui rattrapaient les bêtes qui s’écartaient du chemin ou veillaient au passage délicat des entonnoirs des ponts étroits au dessus des gaves. Il n’était pas rare de voir une génisse passer par dessus le parapet du pont et tomber dans le torrent où elle périssait des multiples fractures consécutives à la chute…

Le trajet était court, car la maison d’habitation était déjà en moyenne montagne, au dessus de 1000 mètres.

Cette petite transhumance d’une demie journée environ n’avait rien d’égal avec celles plus longues des grands troupeaux originaires des départements du Sud Ouest marchant plusieurs jours durant, traversant des villages sur des centaines de kilomètres.

Là, on sortait les bêtes pour la journée et on les rentrait le soir, avec traite sur place quand nécessaire. On les alimentait en foin tant que la quantité d’herbe n’était pas assez abondante.

Le matin, on gardait les vaches à traire dans la grange, les autres dans la cour de la grange.

Puis, on les sortait toutes pour les laisser paître à côté du champ de travail.

Vers midi on lâchait les vaches mais pas les petits veaux pour qu’elles reviennent et rentrent le soir venu.

Ensuite, on lâchait veaux et vaches pour la journée, ce qui permettait de les surveiller

3.2-Vers les estives (pâturages qui entouraient les granges)

En Juin on amenait les bêtes en estive où, là encore, du matin au soir, la journée était rythmée par les sorties et entrées du troupeau dans l’enclos « era barguère ». Le berger logeait dans la grange où il vivait et préparait les fromages et le beurre.

L’ensemble grange d’habitation du berger et enclos des bêtes est dénommé « coueyla », en vallée d’Aspe.

3.3-Vers les alpages (même fonction que les estives, mais pas de grange, pas de traite, les bêtes paissaient où elles voulaient)

Pendant les trois mois d’été Juin-Juillet-Août, les troupeaux paissaient en toute liberté en alpage où ils étaient lâchés avec des colliers à cloche.

Le berger reconnaissait entre tous le son de la cloche de son troupeau de vaches ou de brebis qu’il repérait avec grande aisance.

Pour les bêtes à viande aucune traite n’était nécessaire.

Durant cette période, le berger remontait chaque semaine du village à l’alpage, voir ses bêtes et les approvisionner à dos d’homme en sel et en son, compléments nutritionnels indispensables.

Les bêtes se désaltéraient dans les torrents le plus souvent ou dans des abreuvoirs d’eau courante maçonnés par l’homme en béton ferraillé, avec des points amont de captage et aval d’écoulement du trop plein

C’est environ vers la Saint Michel ou en fin Septembre, avant les gelées et les premières neiges que les troupeaux redescendaient en estive dans les granges dites « intermédiaires » où on les alimentait en foin, puis, vers Noël, ils regagnaient les granges du village dans la vallée, faisant ainsi le chemin inverse du printemps.

(la différence entre estive ou granges hautes dites « intermédiaires » et alpage c’est que dans les premières on sortait le troupeau le matin et on le rentrait le soir pour la traite – pour consommation personnelle, traite du matin plus riche et conséquente- alors qu’en alpage, les bêtes paissaient à loisir, sélectionnant elles-mêmes la meilleure herbe et errant dans la montagne en toute indépendance)

4. Travaux à la grange

4.1 Nettoyage du fumier et fumage ou fumure des près

La litière des bêtes était de paille ou de fougères qu’on renouvelait régulièrement.

Chaque jour on sortait le fumier avec pelle et brouette « eth cario» en bois.

Riche en azote, constitué de matières organiques ( déjections animales associant des excréments solides et liquides ou purin ), il était d’abord stocké en tas hors la grange dans une aire empierrée spécialement adaptée et réservée à cet usage.

En fin de saison, on passait ces matières durcies et sèches au moulin à fumier « eth moulineth» qui concassait les galettes, avant d’en charger le bât de mulet spécifique moyen de transport en vue de procéder au fumage des prairies. Il était composé de deux compartiments qui s’ouvraient en délivrant, comme trappes, le fumier par petits tas que le chef de famille dispersait à la surface des prés à la fourche « erahourco » pour le fumier de vache ou à la pelle pour le fumier plus sec de mouton.

Dans les estives d’automne le berger, également, assurait la fumure des près pour préparer la pousse de l’année suivante.

Aujourd’hui, c’est le tracteur épandeur qui remplace ces travaux qui s’étalaient sur une dizaine de jours environ l’hectare.

4.2 Beurre et Fromage

Nous avons vu en 1.10 de ce document que l’eau arrivait par gravité à la grange et que dans une extrémité fermée de l’abreuvoir on plaçait le chaudron de cuivre « eth caouté » de lait de la traite recueilli dans « eth coubath » dans l’eau fraîche en vue de la préparation du fromage et du beurre.

(pour la traite le berger était assis sur « eth trubès », trépied en tilleul)

4.2.1 Beurre

Trois chaudrons de cuivre étaient placés dans l’eau fraîche courante de l’abreuvoir, deux grands et un petit.

Quand les grands chaudrons étaient pleins, la crème à beurre surnageait qu’on écrémait à l’aide de la cuillère à écrémer « eth cuillé ». On déposait la crème dans le petit chaudron qui représentait toujours le même équivalent en poids de beurre.

Quand ce petit chaudron était plein, on le vidait dans une baratte « era barato ».

A 18° en un quart d’heure, sous l’action du pilon de la baratte, on obtenait du beurre frais qu’on lavait sous l’eau fraîche avant de le déposer dans le moule à beurre en bois de frêne sculpté qui dessinait son motif à la surface du morceau.

Selon son abondance ce beurre était gardé pour la consommation familiale, vendu ou échangé, sous forme de troc, contre de la farine, du sucre ou de l’épicerie.

4.2.2 Fromage vache ou brebis (même procédé)

Le lait écrémé restant du chaudron de cuivre était vidé dans un autre récipient en aluminium ou en cuivre où il était chauffé.

Pour 20 à 40 litres de lait on ajoutait 1 cuillère à soupe de présure, enzyme de la caillette de veau séchée et on tournait le mélange avant de laisser reposer pendant une heure environ.

On retournait et quand on avait obtenu le caillé, on le versait dans une passoire pour bien l’essorer avant de le placer dans un moule.

Le petit lait était donné à boire au cochon.

Au bout d’un ou deux jours on sortait le fromage du moule pour le placer sur une lauze, (schiste) et on le salait sur le dessus.

Dès que la croûte apparaissait, on le retournait pour saler l’autre face.

Lorsque la croûte était constituée des deux côtés du fromage, il était prêt à être consommé, mais on pouvait aussi l’affiner davantage…

On descendait aussi du lait frais vers la vallée en trois bidons d’aluminium attachés sur des bâts d’ânes ou de mulet « era ouardo » pour la consommation familiale ou la vente…

4.3 Tonte des brebis « Touné »

C’est en juillet, depuis tôt le matin, que, dans les estives, sept à huit hommes tondaient aux ciseaux une centaine de moutons.

La maîtresse de maison récupérait la laine dans des sacs de jute pour la vendre à des filatures ou à des marchands de laine itinérants.

Parfois on la cardait pour en faire des matelas, et, dans ce cas, la laine trempait dans des récipients d’eau chaude, puis on la savonnait dans des lavoirs pour enlever le sébum de la peau de brebis; on la rinçait ensuite avant de l’étendre à sécher au soleil sur l’herbe.

La « touné » était une fête familiale où les voisins s’entraidaient invités à ces réjouissances.

Vers 10h 30 un premier repas était servi avec soupe, omelette, ventrèche, saucisson, fromage, vin et café.

Vers 16h, en fin de tonte, les hommes se mettaient propres et le chef de famille sélectionnait les moutons qu’il souhaitait vendre à bon prix, car la vente se faisait le même jour.

Vers 17h ou en fin de journée arrivait le maquignon, souvent le boucher, qui sélectionnait lui aussi les têtes qui l’intéressaient.

Après d’âpres négociations, le plus souvent au détriment de l’éleveur vendeur, tout le monde était convié au deuxième repas avec, au menu, blanquette de veau pommes de terre, fromage et « truses », dessert à base de farine de sarrasin, beurre et sucre.

On chantait et on buvait jusque très tard.

5. Travaux plus spécifiques d’hiver et de printemps

5.1 Abattage du cochon : « le pèle-porc »

Chaque famille avait un ou deux cochons élevés et alimentés avec les produits de la ferme (pommes de terre, betteraves, épluchures et petit lait) et glands quand ils étaient en liberté sous les chênes…de façon traditionnelle, comme dans beaucoup de provinces.

L’abattage avait lieu en hiver entre le 15 et le 30 janvier, par cinq hommes qui assuraient l’abattage proprement dit, le lavage et l’ébouillantage, la pelée des soies dans la maie, l’ouverture et le dépeçage, ainsi que le lavage des viscères.

Une fois le travail physique des hommes terminé…ils jouaient à la belote, parfois jusqu’à trois heures du matin…

Les femmes prenaient alors le relais en cuisine avec la fonte des graisses mises en pots de grès afin de confire tous les quartiers de viandes et d’en assurer bonne conservation.

Les jambons étaient salés dans le saloir pendant quelques jours avant d’être mis en filets à sécher accrochés à une poutre.

On suspendait les pieds et les oreilles et on faisait de la hure du museau cuit.

La viande de porc, les saucissons, pâtés, boudins, grattons ou grillons, représentaient la base de l’alimentation carnée courante des familles, beaucoup plus que la volaille….

Les grattons étaient faits à partir du sang, de la gorge, de la tête et parfois des couennes, épicés de poivre, sel et cannelle.

Monsieur le Curé recevait le meilleur morceau du porc, le filet mignon, avec des saucissons et du bois…

5.2 Castration des broutards

Il ne fallait qu’un seul bélier par troupeau, aussi, en hiver, un berger spécialisée dans cette opération venait sur place castrer les agneaux de l’année passée, sevrés et dits broutards car leur alimentation était d’herbe, foin et regain comme leur mère.

5.3 Vêlage des vaches

Ce n’est que depuis 1980 environ que l’insémination artificielle s’est répandue.

Avant, la fécondation se faisait naturellement avec un taureau de famille ou, selon le cas, on amenait saillir la vache au taureau d’un voisin.

Le vêlage naturel a frappé les esprits du risque gravé dans les mémoires de sortie de matrice mettant en péril la vie de la vache. De plus, il fallait savoir la remettre en place aussitôt.

Trempait-on la matrice dans le vin avant de la réintroduire dans la vache…??? il semblerait que ce fut peut-être pratiqué…

5.4 Autres travaux d’hiver

Si la neige n’était pas trop abondante, on terminait les travaux de fumage des prairies s’il n’avait pas été achevé.

Lorsque la neige empêchait de sortir, outre le pansage des bêtes, c’était le moment de confectionner les colliers des vaches « eth coura » et des veaux, colliers à piques en bois pour le sevrage « uo bruco », et des brebis ou des chèvres, en frêne plié et enroulé sur un arc en forme 1/2 ogivale.

On confectionnait aussi les râteaux à foin « arasteth » et les « peintié » à seigle, on réparait et on entretenait le matériel…

Les meubles étaient fabriqués par le menuisier en merisier le plus souvent, mais le fermier n’en fabriquait pas lui-même, à moins d’être adroit…

5.5 « Les Prestatious » ou le nettoyage des « rigoles » et chemins au printemps

Au printemps, encore aujourd’hui, la neige tombe parfois encore sur les champs jaunes couverts de jonquilles, sur les pissenlits naissants des talus, et sur les violettes des fossés de Saugué.

Dans les ravins les marmottes hument l’air, sifflent le danger, courent ou guettent assises sur les pattes arrières, le nez pointé au vent aux abords des terriers et des galeries.

Le vol noir de cent corbeaux affamés tournoie en quête de charogne.

Le « Dormeur » porte en ses plis le profil du prophète penché vers la vallée.

Attention ! Le ciel opaque et blanc des flocons recouvre tout l’espace effaçant les reliefs, prêt à nous égarer, le traître !

Les rameaux bourgeonnants des frênes alentour s’ourlent du fin feston de coton blanc qui s’effiloche sur les tiges ligneuses brunes.

C’était le moment choisi et favorable des « prestatious ».

Les chefs de famille avaient creusé un réseau croisé de rigoles  « aguère » ou fossés, depuis la vallée jusqu’aux granges des estives, afin d’irriguer les champs sous-jacents.

Ces rigoles suivaient l’itinéraire de montée à l’estive .

En même temps qu’on les nettoyait des feuilles, des herbes, de la végétation qui pouvaient contrarier ou empêcher le chemin d’eau, on en profitait pour nettoyer aussi les rigoles des prés.

En été l’eau était déviée depuis ces rigoles par la pose en travers du fossé d’écluses en ardoise ou en schiste.

Dans les près on faisait de même pour arroser les différentes parcelles afin de dévier l’eau de part en part, selon la pose et le déplacement de l’ardoise.

C’était d’autant plus intéressant pour la repousse du regain et du petit regain.

Ce nettoyage était fait en famille pour la propriété individuelle.

Pour les estives, tous les chefs de famille avaient fixé le jour des « prestatious » et, familles, femmes et enfants, participaient au curage des rigoles depuis l’eau de fonte des glaciers jusqu’aux prairies des estives.

On en profitait pour nettoyer les chemins « cami » et les sentiers « sendès » qui conduisaient aux estives.

Ce jour là, les femmes apportaient à manger et le plus souvent, des crêpes de sarrasin ou de blé, avec du jambon et du saucisson…

5.6 Les labours « Lahoura » et les récoltes

On labourait deux fois l’an en vue de consommation familiale :

au printemps pour semer les pommes de terre et les céréales (seigle, sarrasin), et en automne pour récolter et préparer le terrain pour l’année suivante.

Nul tracteur n’était utilisé en raison de la pente des terrains, mais ce sont des mulets ou des vaches, attelées au joug « eth you », qui tiraient une charrue à bras.

Ont disparu aujourd’hui les volées de petits oiseaux d’un bout à l’autre du sillon.

On récoltait le seigle et le sarrasin en le coupant à la faucille « era haous » . Après séchage, on battait les gerbes au fléau « eth layeth» sur le « camasabé », genre de plan incliné en bois muni d’une ouverture où s’engouffrait le grain, ou on peignait le seigle sur les dents verticales du « peintié »

Le ravinement, les eaux de ruissellement, la gravité simplement, entraînaient la terre vers le bas.

A l’automne aussi il fallait remonter la terre de bas en haut du champ…Et, avec la terre, on remontait les cailloux qui alourdissaient les charges.

C’était aussi au moment des labours qu’on récupérait les pierres qu’on empilait en bordure des champs pour matérialiser les limites des parcelles.

5.7 Le marquage des brebis « Téoula érès oliès »

C’est au printemps qu’on marquait les brebis sur la toison à un emplacement précis de l’épaule ou de la croupe selon le signe distinctif affecté au fermier

On chauffait de la graisse de porc mélangée à un produit coloré bleu ou rouge acheté en droguerie et on appliquait ce mélange sur la toison à l’emplacement indiquée par le fermier.

Les très récents marquage à l’oreille et carnet de santé pour la traçabilité du troupeau n’existaient alors pas.

On différenciait aussi les troupeaux au son des cloches « era canaoulo » placées sur les colliers « eth coura » des bêtes dominantes chef de troupeau.

Chaque fermier ou berger savait reconnaître son troupeau sans le voir, au son du tintement de la cloche du collier de sa vache ou de sa brebis.

6. La fenaison en été

Taons et mouches plates de Juin virevoltent et se posent pour piquer les bêtes…

En Juillet et Août éclosent la menthe sauvage et le serpolet des tisanes, les berces et multiples ombellifères à scarabées…

Des chasseurs de nuit aujourd’hui tendent des draps et aveuglent d’un projecteur halogène les papillons convoités.

Proche du « Dormeur », le « Chinois » oblique au sommet du Coumely ne se donne qu’aux heures chaudes de la journée, lorsque le soleil lui écrase le nez, que ses pommettes saillantes s’affûtent aux rayons du ciel, avec, au dessus, les yeux bridés sous les sourcils relevés dans les coins, le front surmonté du diadème des granites en éventail. Sous le nez, la bouche aux lèvres pincées se fend et la barbiche noire ciselée dans le grès pointe vers la vallée.

Juin-Juillet et Août, les mois où les troupeaux étaient en alpages, étaient réservés aux travaux de la fenaison, fauchage du foin et des regains, premier et petit regain parfois.

En raison de la pente des près, c’est au « daï » que les hommes fauchaient les herbes.

Ils affûtaient la lame étroite du daï avec la pierre portée en ceinture « era peyre » et battaient ou redressaient la lame avec « era horgo » matériel constitué d’une enclume et d’un marteau.

Les femmes retournaient le foin et le ratissaient pour le mettre en andains avec « eth arasteth » râteau avec manche et dents en bois de tilleul le plus souvent et le ramassaient une fois sec.

Le foin était alors transporté vers la grange d’estive ou intermédiaire à dos d’homme sur le bât en bois où il passait la tête : « era saoumette »

Dans la grange, foin et regain étaient placés en galettes ou brassées dans des espaces séparés en raison de la différence de leurs valeurs et qualités nutritives.

III. Approche socioculturelle des familles

1. Les représentants de l’Église et de l’État, le Médecin

1.1 L’influence de l’Église était très forte. Avant la Révolution, le Curé tenait le registre d’État Civil des naissances, mariages, décès pour lequel il visitait les familles et bénissait le défunt. Il célébrait la messe tous les dimanche à laquelle chacun était prié de se présenter.

En échange, il recevait de nombreux présents, le filet mignon du porc, des saucissons et le bois de chauffage.

1.2 La fonction du Maire était quasi identique à ce qu’elle est aujourd’hui.

1.3 Le Médecin avait son cabinet à Luz-Saint-Sauveur distant d’une dizaine de kilomètres. Seulement en cas d’urgence on le faisait appeler et il venait en carriole tirée par un mulet ou bien à cheval.

Dans les faits, on tâchait de le déranger le moins possible. En effet, le prix des visite et consultation était prohibitif, la dépense conséquente, et il n’y avait aucune prise en charge ni remboursement de Sécurité Sociale ou de Mutuelle Complémentaire.

On pratiquait surtout la médecine des plantes, ou on consultait un guérisseur. Ce n’est qu’après avoir épuisé toutes ces ressources qu’on appelait le médecin…. qui constatait le décès ou un état qui ne rendait plus utile toute médication…

2. La vie des familles

Dans les villages et hameaux des vallées de Gavarnie, Héas ou Gèdre, les gens étaient de mêmes origines familiales et tous encore aujourd’hui sont cousins germains ou cousins issus de germains à des degrés plus ou moins éloignés.

On rencontre souvent les mêmes patronymes et, pour identifier la personne, il n’est pas rare de préciser le nom du lieu dit ou de la maison.

Ainsi les Millet de Saussa Debat sont cousins avec les Millet de Saugué, et on dira la famille Millet de Houec Garbarde par exemple… pour la différencier des deux autres comme dans beaucoup de provinces françaises, Charente, Dordogne ou Pays Basque… par exemple…

L’ingratitude du site escarpé dans un climat continental rude et froid en hiver, et la proche parenté augmentaient l’entraide et la solidarité des familles des villages ou hameaux entre-elles.

Mais subsistaient comme partout des rivalités amoureuses, économiques ou financières de patrimoine, de parcelle, de cheptel….

Chaque hameau avait son moulin à roue à aubes sur torrent. On y portait à moudre les céréales cultivées : seigle, sarrasin, blé, maïs.

Dans les villages et hameaux, généralement la famille logeait dans une grange strictement à usage d’habitation, et une grange attenante était consacrée à l’hébergement des bêtes.

Rarement la grange était « mixte », avec étable des bêtes et habitation de la famille.

Le cabaneth alors désigne toujours le lieu d’habitation de la famille, mais il est plus vaste, mieux adapté et plus fonctionnel que dans la grange d’estive.

Jusqu’à la Révolution on nous rapporte que la tradition était plutôt matriarcale avec transmission du bien à la fille aînée, dite « l’hérétère ».

Les mariages étaient plus ou moins arrangés « pour raccord des terres ».

Il était courant de regarder et d’évaluer la fortune du prétendant ou de la promise à la richesse du linteau de la porte d’entrée ou à celle de la porte elle-même.

 

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Un commentaire Ajoutez le votre

  1. KORZIN dit :

    En 4.3. sur la tonte des brebis.
    La sécrétion de graisse de la peau de mouton lors de la pousse de la laine est le « SUINT »…
    « sébum » est terme humain.
    Le terme exact pour la brebis est « SUINT ».
    Merci.

  2. KORZIN dit :

    En 3.3 Charivari: de l’utilisation de la crécelle.
    En complément des cloches de vache et de brebis, devant la Mairie, on faisait aussi tourner la crécelle « cascaretto » pour ameuter la population du mariage avec un étranger au village.

  3. Champeval dit :

    Merci pour ce beau récit et toutes les précisions sur lesquelles vous insistez.

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