C’était hier

Témoigner ?    

De quoi ?       Pour qui ?

La  jeunesse  n’a que faire du passé de ses aînés : la jeunesse  – on s’en souvient –  , regarde vers l’avenir . La nostalgie ne hante que les personnes âgées qui revivent ainsi leur jeune temps, ensemble ; « te souviens-tu ?…le marchand de peaux de lapin  avec son âne (pourquoi diable, les mères aimaient-elles faire ainsi peur à leurs enfants ? moyen de liquider leurs anciennes craintes…. ?.)..et le  marchand de  bière ( ces caisses en bois disparues aujourd’hui au profit des canettes ) dont le cheval maculait la chaussée….., le poissonnier , la boulangère … ».

Quelqu’un se souvient-il que jadis les classes étaient surchargées ? Mon premier rapport d’inspection  (dec1950)  indique   78 enfants présents sur 123 inscrits  dans ma classe maternelle de petite section :  enfants de 2 à 4 ans  .  Ecole  à trois classes   dans une petite commune  des environs de Lille : peu de matériel ; pas de dortoir  ( deux petits lits de camp de secours en cas  de malaise d’un enfant  ) Pas de salle de jeu . Mais tout de même  un  petit jardin. Je doute que quelqu’un puisse se faire une idée de ce que représente physiquement un  groupe de 78 bambins de 2-4 ans ayant besoin de remuer, de parler, crier..  et ce qu’il faut d’effort pour amener ce petit monde à chanter, écouter un conte !  Il faut être jeune comme je l’étais à l’époque,  juste sortie de l’école normale.

Il suffit de se retourner vers son passé pour que les souvenirs affluent…   en vrac….…

 Ecole toujours.. : je revois, dans ma classe  d’enfant les cartes de géographie Vidal Lablache ainsi que cet écriteau ; « Balayer à sec et cracher à terre, c’est répandre la tuberculose et la mort ». A l’époque, le spectre de  cette maladie mortelle rôdait encore ; et dans les cafés, il y avait toujours, dans un coin, un crachoir avec de la sciure. Les planchers des salles de classe étaient balayés avec de la sciure humide. Que de progrès  d’hygiène depuis ! 

 Et soudain, je ressens l’atmosphère de cette ville de Dunkerque où habitaient mes grands- parents maternels , atmosphère de poussière, de pavés mouillés, des barriques de vin roulées sur le trottoir, mais aussi de la petite carte parfumée que me donnait  la gentille dame qui tenait le petit magasin fourre-tout  à coté de chez ma grand’mère ; odeurs de poisson et de crevettes au Mink .. Et, encore, cette odeur indéfinissable liée à ce magasin étrange, la droguerie, intérieur tout en bois, avec beaucoup de casiers contenant, me semble-t-il, des poudres de peintures … Mais par-dessus tout, mes narines sont encore toutes chatouillées par la délicieuse  odeur qui montait du large soupirail de la pâtisserie Debée, une douce chaleur aussi…. Je me rappelle encore le goût de l’éternel friand recouvert de chocolat que je me choisissais… J’en ai mangé des gâteaux depuis.. de toutes les couleurs et de tous les parfums.; et, j’en suis toute émue ; ce gâteau–là était inimitable ….sans doute parce que rare et lié à mes grands- parents.

On ne convoque pas en vain la nostalgie… la voici qui s’installe…..

Mon grand-père était docker, c’est-à-dire, à l’époque, pauvre. Mes grands-parents habitaient une seule pièce dans une courée ; l’électricité  n’y est arrivée qu’en 1938 ; (et Dunkerque brûlait en 1940 ! ) Je les revois lisant le journal autour de la lampe à pétrole….Ils étaient gais et le lapin aux pruneaux de ma grand’mère était le meilleur  qui soit. On me confiait parfois l’achat d’eau de Cologne à la pharmacie d’en face, immense bâtisse  dont les vitres dépolies aux élégants dessins ne laissaient pas soupçonner le décor intérieur ; j’y pénétrais  avec respect ; beaucoup de casiers en bois foncé garnis de bocaux avec des noms mystérieux en « um »… des poteries en céramique décorées de fleurs contenant des potions  sans doute …magiques, .… Je devais me hisser sur la pointe des pieds pour déposer sur le haut comptoir ma pièce et mon flacon.   Rien à voir avec les officines d’aujourd’hui où, dès l’entrée, l’œil se perd dans une multitude de boîtes ……. .

 …

  Dunkerque  …la nostalgie est forte…ces quartiers n’existent plus.. Même la place Jean Bart me semble différente … Où est la baraque à frites où l’on achetait parfois un cornet de frites en attendant le tramway pour Rosendael (commune qui n’existe même plus car annexée par Dunkerque) ?  

  Le carnaval ? A l’époque pas de toutes ces jolies perruques de couleur comme aujourd’hui, !

Tous ces êtres masqués en débandade  me terrorisaient   !!  Hommes habillés en  femmes ou en bébés avec ces masques au rictus figé, déambulant en chahutant , en criant, brandissant des biberons énormes, dansant en agitant des parapluies désarticulés …… Je sais : une fois par an , il faut se libérer…

 Faut-il évoquer la guerre ? Les bombardements allemands ; l’éblouissant  incendie de Dunkerque et de la raffinerie de pétrole… la trop tardive évacuation à pied en pleine avancée allemande ; les tirs d’obus qui nous jetaient dans les fossés et le retour, notre regard évitant de trop voir les chevaux éventrés, le matériel militaire abandonné… pour retrouver, à la maison, des soldats revenant de la plage, nous racontant l’horreur de tous ceux qui tentaient d’embarquer sous les bombes.

Plus tard, je préférais rester à l’air libre pour essayer de deviner dans quel sens allaient les gros bombardiers : Allemagne ou Angleterre ? Tout, plutôt que de rester avec la famille terrée dans la cave au charbon où la lueur  vacillante de la bougie faisait trembler, au plafond, les images agrandies ….des faucheuses aux grandes pattes ….. J’avais peur des araignées !!

 

   Souvenir plus gai pour faire méditer les jeunes : au lycée, en 1946, les pensionnaires ( 18 ans) sortaient le dimanche, le long de le Deûle … accompagnées d’une surveillante…… La pilule n’existait pas, la liberté non plus !

   Une foule de souvenirs pourraient montrer à quel point la vie s’est transformée en 50 ans….Et je regrette de ne pouvoir  imaginer ce qu’elle sera dans 50 ans ..

  Mais certaines choses resteront immuables, j’espère :

J’aime traverser les foires et m’attarder devant les manèges des tout petits : J’aime voir briller leurs yeux, leur petit sourire crispé lorsque le manège en tournant, leur cache leur maman : il me semble si bien retrouver au fond de moi quelque chose……   .  de lointain  . …… ce petit tremblement, prix de la conquête de l’autonomie…

[Total: 1 Moyenne: 4]

Thèmes associés au témoignage:



Témoignages similaires:



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *