Brest 92 et la renaissance de la mâture en Vallée d’Aspe

J’ai fréquenté les écoles de Lèes-Athas, le Cours complémentaire de Bedous et le collège d’Oloron sans jamais entendre parler de la grande exploitation des bois de la Vallée d’Aspe à la fin du XVIIIème siècle. Le sujet était hors programme ou tabou. Les mots mâture, port, maison espitalière, forêt d’Issaux et du Pact étaient bien prononcés de temps en temps mais personne ne s’appesantissait dessus.
Le chemin de la Mâture désenclavait tant bien que mal les bordes du hameau de Lèes ou du hameau d’Etsaut et le mot port désignait un lieu dit du bourg d’Athas. Un voile pudique était jeté sur les deux forêts pour ce qui touche à leur exploitation par la marine royale.
Pourquoi ce silence au sujet d’une entreprise qui compta près de 3OOO personnes, 60 paires de bœufs et qui chaque année faisait flotter sur le gave d’Aspe 3OO radeaux de 35 mètres de long en direction du port de Bayonne ? Les valléens répugnaient à parler d’une opération qui avait « saigné à blanc « leurs belles forêts » et qui les avait dépossédés de 5000 arbres majestueux sans compensation tangible pour les communautés.
Ce n’est que deux siècles plus tard qu’un aspois originaire de Bedous Lucien Labarère consulta les archives du ministère de la Marine et se rapprocha du secrétaire de mairie de Lèes-Athas l’instituteur Monsieur Devals. Il lui confia le fruit de ses recherches consignées sur huit cahiers d’écolier. Les deux hommes sympathisèrent et M. Devals fit avec ses élèves un travail intéressant que je conserve précieusement.
Sur un cahier grand format des textes et des croquis résument la grande aventure de la mâture. Beaucoup plus tard, un autre enseignant de l’école d ’Angaïs, M. Véron- Durand s’est penché sur le sujet .L’histoire raconte qu’un petit écureuil, Croquepigne accompagne les sapins de la forêt d’Issaux jusqu’à Brest. Ce récit d’une haute technicité est très émouvant…
Je rends hommage à Lucien Labarère et aux deux instituteurs qui se sont inspirés de son travail de recherche. Tous les trois ont éveillé nos consciences et les chemins de mâture commençaient à s’ouvrir à nous.

D’autres personnes se sont intéressées à l’exploitation des bois de mâture et ont transcrit leur travail dans des ouvrages fort intéressants. Je citerai Jean Eygun agent de l’ONF et ayant en charge la belle forêt d’Issaux, l’historien Mr Dumonteil, André Pèes, Marie Thérèse Labarthe auteur d’une thèse sur l’espace forestier en vallée d’Aspe, Jean Paul Vergé, Loic Leguen

Le travail de recherche et les productions de ces passionnés nous permettent de revivre ce qui s’est passé dans les forêts de la vallée d’Aspe et plus particulièrement à Lèes-Athas et Etsaut de 1758 à 1783.

 Pourquoi la Mâture en vallée d’Aspe ?

A la fin du XVIIIe siècle, la marine royale en plein essor n’a pas la possibilité de s’approvisionner en bois de mâture (mâts) dans les pays situés au Nord de la France. Une prospection a eu lieu dans les Pyrénées et après quelques tentatives d’exploitation dans les forêts de Lhers, du Bénou, d’Arette et de Laruns le choix s’est porté sur les massifs d’Issaux et du Pact. En 1765 le grand navigateur Lapérouse visite le chantier. En 1767, c’est au tour de Malesherbes, Ministre de Louis XV, accompagné de l’ingénieur Leroy et du maître charpentier Clérin de se rendre en forêt d’Issaux. Dans ces massifs à l’état vierge des sapins d’excellente qualité avaient poussé et atteint des hauteurs de 40 mètres. Les conditions climatiques et la nature des sols d’altitude avaient favorisé une croissance lente et les troncs rectilignes et sans nœuds correspondaient à l’usage que l’on voulait en faire, essentiellement l’assemblage de mâts appelés à sillonner les mers du globe et à affronter des tempêtes redoutables. Si les sapins des Pyrénées avaient les qualités requises, leur exploitation nécessitait des travaux gigantesques. Nous restons admiratifs devant l’ampleur de la tâche et les moyens mis en œuvre pour les réaliser dans un temps record. (Deux ans seulement pour ouvrir l’impressionnant chemin du Pact).

Les forêts étaient inaccessibles. Il fallut au pic, à la pioche et à l’explosif creuser les chemins, calculer les pentes et les courbes, poser des dallages pour résister aux lourds charrois qui les emprunteront. Dans la forêt, des glissoires seront aménagées pour débarder sans les blesser les sapins précieux. Ceux-ci seront transportés jusqu’au port d’Athas sur des chariots (trinqueballes) tirés ou freinés par plusieurs paires de bœufs.

On dénombrera plusieurs dizaines d’animaux à la démarche lente mais au pied sûr qu’il fallait nourrir l’hiver les premières années en réquisitionnant les prairies de fauche jusqu’a Oloron, Escou, Précilhon.

Parmi les entrepreneurs qui se sont succédés sur les chantiers de la mâture, je citerai le nom de Louis Pourrailly ancien constructeur de bateaux à Bayonne. Il s’installa à Athas en 1770. Son troisième fils Bernard Louis naquit à Athas et fit carrière dans l’armée. Brillant officier supérieur, général de Brigade sous Bonaparte ’il fut fait Maréchal et Baron d’Empire par Napoléon. Il épousa une Oloronaise. A l’occasion du bicentenaire de la bataille d’Austerlitz, la Municipalité d’Oloron convia ses descendants à l’inauguration officielle du monument commémoratif à la mémoire du Général Pourailly Baron d’Empire et Commandeur de la légion d’Honneur.

Cet homme illustre honore la vallée d’Aspe. Il repose au cimetière du père Lachaise à Paris où nous avons retrouvé sa sépulture.

 Le gave, le port

Au départ d’Athas, il s’agit d’un torrent tumultueux au lit encombré de gros blocs. Des hommes robustes et courageux dans l’eau jusqu’à la ceinture déplacèrent les rochers, aménagèrent les courbes et un chenal assez large pour permettre le passage des embarcations.
Le port réceptionnant les bois de la forêt d’Issaux et du Pact fut creusé, muni d’écluses et de portes à bascule qui en s’ouvrant chassaient les lourds radeaux dans le gave en crue. La maquette du port d’Athas a été construite par M. Vyns. Elle est présentée à chaque manifestation.
Pour franchir les digues qui alimentaient les moulins en eau il fallut créer des passelies facilitant le passage des radeaux. Il s’agissait d’un plan incliné qu’ils empruntaient sans contrarier le fonctionnement de la digue.

Chaque radeau était constitué de plusieurs sapins, les plus beaux au milieu pour les protéger du contact des rochers. L’ingénieur Leroy les avait dotés de nageoires qui facilitaient la navigation. Une douzaine de radeleurs y prenaient place après s’être recueillis à la chapelle d’Athas et à l’aide de longues rames de 6 mètres ils conduisaient l’embarcation sur la rivière en crue. En 80 minutes ils atteignaient Estos puis Navarrenx où ils étaient relayés. Cette descente vertigineuse n’était pas dépourvue de danger. Après Peyrehorade la rivière étant plus calme les radeaux étaient attachés les uns aux autres, remorqués jusqu’à Bayonne. Là ils étaient démontés et plongés dans la fosse aux mâts où ils séjournaient quelques temps au contact de l’eau de mer avant d’être acheminés jusqu’aux arsenaux de Brest, Cherbourg et Toulon.

Les bûcherons aux conditions de vie précaires les maréchaux ferrant, les bouviers, les radeleurs constituaient la chaîne humaine de près de trois mille personnes qui a permis à la Marine Royale de renouveler sa flotte.

On ne peut pas passer sous silence le travail considérable réalisé par Paul Marie Leroy au service de la Marine royale. C’est en 1766 que cet ingénieur des ports et arsenaux s’installe dans le bassin de Bedous et réorganise l’exploitation des bois et leur flottage jusqu’à Bayonne. Sous son impulsion des chemins de mâture sont améliorés et prolongés jusqu’au coeur de la forêt d’Issaux. Le spectaculaire chemin du Pact est ouvert et prolongé jusqu’au port d’Athas à travers la plaine d’Accous. Des travaux très importants sont effectués pour moderniser le port et rendre le gave navigable.

Après l’exploitation de la mâture en vallée d’Aspe, Paul Marie Leroy est promu ingénieur en chef. Il s’établit à Oloron où il s’acquitta de plusieurs missions d’expertise avec Louis Pourailly et où il mourut en 1795
Le « Mémoire » de Paul Marie Leroy paru en 1776 simultanément à Paris et à Londres, traite de tout ce qui a trait à l’exploitation des bois pour les besoins de la Marine. C’est un ouvrage remarquable. Il a été réédité en 1988 par l’Adret, à Encausse-les-Thermes, avec l’aide du Musée Pyrénéen,

 Brest 92

Après l’intervention de Lucien Labarère, l’histoire de la mâture tombe une fois de plus dans la somnolence. C’est une communication téléphonique de Madame Fauvarel, secrétaire du

Directeur régional de l’ONF des pays de Loire, M. Ballu, qui nous sort de notre léthargie. Cette personne savait qu’à l’époque de l’exploitation des bois, les Pyrénées avaient fourni les sapins pour les besoins de la Royale. Elle prend contact avec son collègue d’Oloron, J.P.Vergé et lui fait part d’un projet de construction à Brest d’un voilier (réplique de la goélette aviso de 1835) et du besoin en sapins pour les mâts de ce navire, « La Recouvrance ». La Commission d’Issaux que je présidais à l’époque s’est réunie et, avec beaucoup d’enthousiasme a répondu favorablement à la demande de l’Association de Brest.

Le Syndicat d’Issaux délibéra donc, et décida d’offrir les sapins nécessaires à la mâture de “La Recouvrance“. Les contacts ont été pris et le premier janvier 1992, une délégation de Brest comprenant des charpentiers de marine, des responsables de l’Association et de la Mairie, est venue en forêt d’Issaux pour choisir les arbres. Elle a été accueillie par les élus locaux et l’ensemble des forestiers de la région. Ce fut une belle journée. La neige tombait à gros flocons. L’émission télé “Thalassa“ a couvert l’évènement.
Le choix des arbres fait, le bûcheron M. Goyer les abattit et, dans un grand fracas les sapins énormes tombèrent à l’endroit prévu. Un bon repas regroupa l’ensemble des participants au foyer de Lourdios où fut signée une convention dans une ambiance fraternelle. Les hommes de la Montagne et ceux de la mer se retrouvaient. Des chants pyrénéens et bretons animèrent cette rencontre.
Le bûcheron avait offert son travail, le transporteur M. Boeries, de Lasseube, assura le transport des sapins jusqu’à la gare d’Oloron et la SNCF offrit leur acheminement jusqu’à Brest. Une petite délégation d’Aspois se rendit dans cette cité pour livrer les arbres. L’accueil et les discours furent salués par une aubade du bagad de Lann–Bihoué.

 Mise à l’eau

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Le 14 Juillet 1992 nous étions présents pour la mise à l’eau de La Recouvrance. Ce fut un moment émouvant, au milieu d’une foule énorme, lorsque les Pyrénéens entonnèrent les chants composés par André Eygun et Bernard Bourguinat “Le chant des sapins de la forêt d’Issaux“ et « Vive la Recouvrance. »
Nous étions très heureux d’avoir pu contribuer à ces moments d’euphorie. Les élèves de l’Ecole Kérinou, de Brest, étaient là. Depuis quelques mois ils avaient engagé une correspondance avec ceux de l’école Labarraque à Oloron. Symboliquement ils vinrent l’été suivant planter quelques jeunes sapins pour remercier la vallée d’Aspe.
« BREST 92 », la fourniture des mâts, les déplacements à Brest, ont constitué pour nous montagnards une véritable résurrection de l’époque de la Mâture en Vallée d’ASPE. Nous avons fait connaissance avec des régions et des pays qui avaient pratiqué le transport du bois par flottage, participé à des rencontres nationales ou internationales, ce qui nous a conduits à créer notre association l’ABERGAO ( Association Béarnaise des Radeleurs des Gaves d’Aspe et d’Oloron) qui collabore étroitement avec l’Ecomusée de la Vallée au travail de mémoire et de recherche et qui chaque année construit et fait flotter sur le gave d’Aspe des radeaux , copie réduite de ceux qui durant dix années ont dévalé le gave d’Aspe puis porté haut les couleurs de notre région sur les océans du globe.
Merci à BREST 92 et à La Recouvrance de nous avoir permis de vivre ces moments inoubliables.

Photo : J.A.CHARLES

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  Photo : ECOMUSEE de la vallée d’ASPE

BIBLIOGRAPHIE

-Pierre BUFFAULT- Inspecteur adjoint des Eaux et Forêts- Forêt et Gaves du pays d’ASPE- 1904, Imprimerie Durand -Bordeaux.
-Pierre CHIMITS – Ingénieur Général du Génie Rural des Eaux et Forêts- L’Exploitation des Forêts pyrénéennes par flottage- 1975. Revue Forestière Française .Tome XXVII- n°1 p. 61-63;
-Henri de COINCY- Inspecteur des Eaux et Forêts – Jean de LaclèdeE (1728-1813) Maître particulier des Eaux et Forêts à Pau 1926- Tarbes -Imprimerie Lesborde.
-Commentaire de la statistique des forêts des communautés béarnaises en 1785
-Les bois de Marine sous le premier Empire. 1914. Bulletin de la société forestière de Franche -Comté – Besançon.
-Christian DESPLATS- Actes du colloque “La Montagne et l’Homme“ 1986.
-Louis de FROIDOUR- grand maître des Eaux et Forêts, Procès verbal de la réforme générale des forêts du royaume de Navarre deça les Monts 1673(p.55 à 60) Préface de Henri de Coincy.
-Jacques LABARERE- Introduction au Mémoire sur les travaux qui ont rapport à l’exploitation de la mâture dansles Pyrénées par M. Leroy, ingénieur des Ponts et Arsenaux de la Marine.1776 réédition de 1988.
-Lucien LABARERE – Chronique de la Mâture des Pyrénées dans les vallées d’Aspe et d’Ossau (1666-1792) Manuscrit présenté par Jacques DUMONTEIL;- Revue de Pau et du Béarn n° 23
-M. LEROY- Mémoire sur les travaux qui ont rapport à l’exploitation de la Mâture dans les Pyrénées (…).
-Marie-Thérèse LABARTHE- L’espace forestier en vallée d’Aspe (Pyrénées-Atlantiques) de l’écosystème pastoral à l’intégration étatique. Thèse 3ème cycle1987, 2 volumes -Université de Pau.
-André PEES- Ingénieur en chef du Génie Rural des Eaux et Forêts- Etude pour la Mission Interministérielle pour l’aménagement de la Aquitaine-Iraty 1970.
-Notice et rapport d’activité du service départemental des Pyrénées Atlantiques.
-Toponymie forestière béarnaise et nom d’arbres (O.N.F Pau 1993)
-Jean PAUL VERGE – Forêt d’Aspe.Du bois de mâture à un patrimoine forestier Imprimerie Marrimpoey à Pau. Préface de Louis LOUSTAU CHARTEZ.
-A.B.E.R.G.A.O (Association béarnaise des radeleurs des gaves d’Aspe et d’Oloron) (L’Histoire des radeaux racontée par ceux qui les ont faits)
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