Abattage clandestin

Quand j’étais petite fille, en 1922, personne n’avait de repos rémunérés sauf les fonctionnaires. Mon père venait de la Lozère et ma mère du Pas-de-Calais. Nous allions visiter les deux familles à tour de rôle.

Un jour de l’été 1922, nous étions à Rieutort. Je savais mon père employé de bureau, j’ai découvert qu’il pouvait remplacer son frère, de santé délicate, pour abattre plusieurs bêtes (veaux, moutons, selon la vente à la boucherie). Cela se passait au bord de la route, devant la porte. J’ai admiré l’habileté de mon père à égorger les bêtes sans trop faire les souffrir, à les dépouiller, couper les membres, etc… Personne ne pouvait savoir le service que cette attention rendrait quelques années plus tard à toute la famille, sous l’occupation.

Cela nous a permis de ravitailler nos parisiens et banlieusards car de son côté, René, mon mari, avait eu l’occasion de voir travailler des chefs en boucherie, il avait appris comment décoller les muscles et découper la viande. Nous avons alors mis nos connaissances en commun. Nous abattions une bête et le lendemain matin confectionnions des paquets pour la famille et pour des réfractaires au STO (Service de Travail Obligatoire des déportés). Ces paquets étaient envoyés anonymement par colis, rarement contrôlés à l’époque.

Nous résidions dans le Morvan qui était un pays d’élevage et qui exportait normalement les jeunes animaux dans d’autres régions. Mais sous l’occupation, ces exportations étaient interdites et nous nous retrouvions avec une surpopulation animale, beaucoup de personnes abattaient leur viande eux-mêmes. Jusqu’à septembre 1942, mon mari était prisonnier de guerre en Bavière. Il est revenu en tant que Grand Malade. Durant sa captivité et jusqu’à sa convalescence,  j’achetais de la viande à des personnes pratiquant l’abattage clandestin car nous n’avions droit qu’à 80g de viande par semaine et les tickets de suralimentations n’étaient pas honorés là où nous habitions. Nous vivions une situation très difficile et avions faim tous les jours. Le besoin de nous débrouiller pour nous nourrir se faisait de plus en plus sentir et  nous avions pris la décision de pratiquer nous-mêmes l’abatage des animaux quand mon mari fut remis sur pieds.

Une fois, nous étions en plein travail chez un maquignon lorsqu’un officier allemand est entré pour déposer un colis. J’étais en train de couper la tête d’un veau. Je suis restée le couteau en l’air. Mon mari me fixa longuement. L’officier a rit et m’a dit avec son accent allemand :

« Oh Matame » !  Etonné de voir une femme à l’œuvre.

Il était accompagné d’un soldat de rang qui le suivait sans chercher à comprendre. Ils quittèrent la pièce l’un et l’autre après avoir posé sa charge : un paquet de bâches dans lequel mon mari avait repéré une tente de l’armée française ; En un tour de main, il a récupéré « notre bien » et l’a dissimulé dans la paille pour l’emporter. Nous avions eu chaud. En vérité, cet officier se ravitaillait lui aussi clandestinement pour sa consommation personnelle.

Nous avons tout de même continué à pratiquer l’abattage après cet incident, afin de nourrir nos familles, nos amis et même quelques résistants. Nous avons arrêté cette pratique quelques temps après la libération.

 

 

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