1954, les premiers thons à Dakar

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Le 18 juillet 1954, Koxe Basurco et Albert Elissalt se rendent à Dakar pour y rejoindre deux bateaux de pêche de St Jean de Luz, le « Danton » et « Alegera”. Ils sont les premiers bateaux venus de métropole à pêcher du thon albacore à Dakar. Ce 18 juillet, Koxe et Albert montent à bord du « Danton », avec Rémi Badiola, l’armateur, Koxe « Ondarru », un luzien d’Ondarroa, patron, et un équipage de 8 marins sénégalais. Ils pêchent 1800 kg ! Le lendemain, le « Danton » ramènera 2000 kg et 1400 kg le surlendemain. Un autre navire breton le « Perle de l’Aube », d’Audierne, patron Jacques Kérouédan, réalise aussi un bon score au mois de septembre, 17 tonnes en 7 jours ! Un thonier breton aux tangons en faisait 20-25 tonnes en 3 mois !

La pêche au thon dans les eaux d’AOF (Afrique Occidentale Française) était viable ! Mais avec des bateaux plus grands que le « Danton ». (…)

 

Le Basque, départ pour Dakar

 

1955 Dakar – Campagne expérimentale (Koxe)

« Dès notre retour du voyage d’études à Dakar, en juillet 1954, avec Albert Elissalt, raconte Koxe, nous déposons un rapport détaillé sur les possibilités de pêche au thon sur les côtes d’Afrique, rapport remis à tous les équipages luziens, aux membres du comité local des pêches, au comité central. Laurent Passicot, Roger Bellocq et moi-même, nous nous mettons d’accord sur le projet d’un bateau, d’environ 24 mètres, adapté pour le golfe durant la campagne d’été et l’hiver sur les côtes d’Afrique, le baby clipper, appelé aussi « clipper basque« .

M. Lacour donne son accord de principe pour une première tranche de 6 thoniers à disposition en 1955. (…) M. Lacour approuve également l’achat de trois clippers en acier construits en 1952, au chantier naval de Trieste (Italie). Un armateur cibourien, J.B. Alzuguren, avec ses fonds propres, passe commande de deux clippers, au chantier Dupré à Gujan Mestras.

À la ligne de départ pour la campagne expérimentale de l’hiver 1955 il y aura trois clippers basques qui font route Dakar, en novembre, pour retourner en février 1956, avec les captures suivantes : « Curlinka » (97 t), « Bixintxo » (737 t), « lzurdia » (779 t). Ils seront accompagnés de trois navires bretons « Toubib » (72 t), « Martien » (70 t), « Marcelle Yveline » (37 t). Après cette marée, les Bretons passent commande de trois clippers, copies du « Curlinka ». La preuve était faite que la campagne de Dakar était viable mais il n’y avait aucune infrastructure au port de Dakar pour accueillir une flottille importante. Un nouveau défi pour Itsasokoa. En 1955, le port de St Jean comptabilise 27 t de sardine, 2955 t de thon rouge et 2400 t de thon blanc ».

Un matelot luzien exceptionnel, Juanito Uranga, bardé de décorations militaires, arrive à Dakar.

Le jour où le « Bixintxo II » entre au port de Dakar pour entamer la marée expérimentale de 1955-1956, un sénégalais reconnaît à son bord son frère d’armes et s’écrie : « Pattatte, Pattatte ! ». Les membres d’équipage se tournent vers Juanito Uranga, dit Pattatte, en lui disant : « ce n’est pas possible, même ici on te connaît! » (…)

En 1955, Koxe Basurco est appelé à la présidence du Comité Local des Pêches maritimes de Bayonne. (…) Un événement important coïncide avec l’accession de Koxe à cette haute responsabilité. En 1955, le Crédit Maritime Mutuel reçoit du gouvernement, la somme de 1 milliard de centimes. Sur ce montant 160 millions sont consacrés aux prêts à la construction ou à l’aménagement des thoniers à l’appât vivant. Somme répartie en quatre parts égales entre les Caisses régionales de Quimper, Auray, Les Sables d’Olonne et Bayonne.

 

 1956 – Noël à Dakar Le Vagabond et son équipage à Dakar

 

1956 : première campagne de Dakar pour 25 thoniers basques sous le régime du Baltxan général
« Tous ou personne » (Koxe, mémoires)

« Il n’existait aucune infrastructure pour la pêche au port de Dakar pour accueillir plus de 6 thoniers. Nous nous réunissons en Assemblée Générale du Syndicat des Marins, au Magic Cinéma, le 6 mars 1956, pour débattre de l’éventualité de pêcher l’hiver prochain sur les côtes d’Afrique. Je leur précise que le Comité Central des Pêches Maritimes avait fixé à trois thoniers basques et trois thoniers bretons, le nombre de thoniers pouvant se rendre l’hiver 1956 à Dakar. Cette information soulève une « bronca », l’assemblée ne comprenant pas la limitation de la flottille pouvant travailler l’hiver, « tous ou personne » !

Mais aucune solution n’est donnée. Au Conseil d’Administration de trouver les solutions, comme il avait fait jusqu’à maintenant depuis 1950. Nous apprenons que 25 équipages sont volontaires pour l’aventure. Pour ce faire, il nous fallait au minimum :

– des possibilités de congélation journalière de 80 tonnes/jour (et non 5 t/jour comme prévu par le Comité Central).

– des possibilités de transport de Dakar à Bayonne de 2400 t/mois.

Je ne savais pas qu’avec la coopérative Itsasokoa, j’étais au début d’une guerre sans concession de la part des conserveurs et industriels privés, guerre qui allait durer jusqu’en 1968. »

Bras de fer avec le Comité Central des Pêches

 » En effet, selon le courrier du 7 juillet, le Comité Central des Pêches Maritimes n’entend pas d’une bonne oreille que « les professionnels de la Côte Basque soient résolus à organiser localement et non plus nationalement la pêche aux thons africains », d’autant plus que « cela implique des efforts des deux groupes d’Armement (industriels) intéressés (dont Bertin) ainsi que l’ensemble des acheteurs ». Ma réponse : « nos pêcheurs ne comprennent pas que le fait d’avoir de gros clippers armés par des étrangers donne le droit à une production illimitée et que, d’un autre côté, le fait de naviguer sous le matricule d’un quartier français métropolitain limite la pêche à une production fixée à l’avance, juste suffisante pour ne pas mourir de faim. Si le Comité du thon considère que la livraison par les bateaux est un monopole des clippers de la Pêche Industrielle, il condamne sans arrêt les pêcheurs artisans… D’autre part, je rappelle au Comité Central que nous offrons à nos collègues bretons et vendéens de faire partie d’une organisation concrète… certains d’entre eux nous ont déjà donné leur accord !… et nous souhaitons voir la Marine Marchande prendre en mains l’organisation totale de la pêche au thon pratiquée par tous les bateaux sans exception, battant pavillon français.

À la réunion du 27 août du Comité du Thon, à Nantes, je dénonce la lettre du 7 juillet, voulant interdire aux pêcheurs artisans de s’organiser pour gagner leur vie et laisser leur place à la Pêche industrielle en accord avec les conserveurs. À ma grande surprise et à celle de Lucien Lagarde, mes positions me valent le soutien de l’ensemble des représentants de l’armement thonier vendéen et breton, dont l’un d’eux se trouvait être Fanch Gloaguen d’Audierne avec qui je serai Vice-Président fondateur de Pêcheurs de France. Je fais remplacer le président Ballery, industriel-armateur de Concarneau, par E. Anger de la Fédération des Syndicats des Marins, que je remplacerai trois ans après, à la tête du Comité Thon.

La manœuvre des conserveurs-armateurs industriels s’était retournée contre leurs auteurs. »

Le Baltxan

Restait à mettre en place une organisation pour permettre aux équipages de naviguer, pêcher, congeler et écouler leurs pêches dans les meilleures conditions. Afin d’éviter des risques d’exploitation aux thoniers et pour garantir un gain à tous les pêcheurs, il fut décidé d’appliquer dès la première campagne générale de 1956-1957, la formule du « Baltxan ». Elle consistait à « mettre à la masse » c’est-à-dire de comptabiliser sur un compte commun toutes les recettes produites par la pêche, ainsi que tous les frais engagés depuis le départ des bateaux jusqu’au retour au port de St Jean de Luz.

Cette formule révolutionnaire du partage égal entre tous les pêcheurs (et armateurs en cas d’avarie immobilisant le bateau à quai) fut adoptée et respectée également par le thonier concarnois Hippomène qui avait comme patron le célèbre Jos Briant, s’unissant ainsi au groupe luzien fort de 25 Bateaux armés par 350 Pêcheurs.

Les résultats du Baltxan appliqués lors de cette première campagne avaient paru satisfaisants. Mais considérant que les risques d’exploitation s’avéraient, en fin de compte, infimes, il semblait préférable de modifier la formule du « Baltxan général » par groupe d’affinités. La nouvelle formule fut ainsi reconduite jusqu’en 1964. À partir de 1957, les pêcheurs luziens ont été assurés d’une garantie de salaire minimum.

Avec le soutien logistique du bateau congélateur Sopite

Il y avait un autre défi de taille à relever. Pas de froid, pas de congélation, pas de thon commercialisé. Il s’agissait de fournir les conserveries locales en thon selon l’accord passé avec le Comité national du Thon.

« Après l’Assemblée Générale tenue au Magic, le 6 mars 1956 pour débattre de l’éventualité de pêcher sur les côtes du Sénégal et fort du désir des équipages confirmé par un vote à main levée, en tant que président de la coopérative ltsasokoa, je me mets en quête de trouver un bateau capable de jouer le rôle de congélateur au bénéfice de l’ensemble des thoniers luziens, désirant se rendre en Afrique dès l’hiver prochain. Dans la base sous-marine de Bordeaux se trouvait une vieille coque d’un ex chalutier-corsaire allemand, nommé Hellios coulé au fond d’une cale par les Allemands à leur départ de la ville en 1945.

M. Ramony nous fait obtenir gracieusement cette vieille coque, sous réserve de la sortir de la base sous-marine à nos frais. Il était fin mai ! Fin juin, les travaux commencèrent au chantier de la Stema sur la rive gauche de Bordeaux. Le 24 novembre 1956, le Sopite fait route vers Dakar. (…) »

 

 

1958, le Sopite embarque le thon pour le garder congelé avant de le stocker à terre ou de le vendre

 

Le Sopite est le premier navire congélateur en saumure en Europe en 1956.

« 52 m de long, 8 m de large, 499 tonneaux de jauge, 5 m de tirant d’eau, équipé d’un moteur Deutz de 500 CV, 74 cuves de congélation d’une capacité de 325 m3, permettant de congeler 80 t/jour. La coopérative Itsasokoa détache du personnel pour l’organisation de cette campagne sur Dakar et pour uniquement la durée de la campagne de pêche sur le Sopite : Roger Leperdrieux (frigoriste), Pierre Lapedagne (pesée et comptes), Antoine Irazusta (polyvalent), Pantxoa Daguerre (polyvalent), Joseph Daguerre (polyvalent), Roland Simeon (radio, dépannage), Raphael Gonzalez (cuisinier), César Tosan [plongeur et mécanicien).

Cette poignée d’hommes aura réussi l’incroyable exploit de traiter, c’est-à-dire de congeler en saumure, 3695 tonnes, en moins de trois mois ! La totalité avait été expédiée aux usiniers de la Côte Basque, comme prévu dans la décision du Comité (national) du thon… J’avais affaire à des hommes extraordinaires comme Jojo Harguindéguy, mécanicien hors classe, faisant tourner à lui seul tout l’ensemble mécanique du bord. Sans lui, les campagnes dakaroises n’auraient pas existé ! L’équipe du « Sopite » était solide avec comme devise « le travail avant tout ! ».

1957, la Fabrique de Glace construite aux Récollets.

Une des missions que s’était donnée la coopérative Itsasokoa lors du Conseil d’Administration de décembre 1953 fut la construction d’une fabrique de glace. « À cette époque, écrit Koxe Basurco, la concession de la presqu’île des Récollets était gérée par la Ville de Ciboure, qui dans sa réunion du 14 juin 1956, autorisait la coopérative Itsasokoa à occuper une partie du terre-plein, sous condition de reloger le mareyeur cédant sa place.

Le 17 mai 1957, est inaugurée la première fabrique de glace en paillette en France, avec pesée automatique et livraison directe aux bateaux. Cette même année, nous allons construire trois salles d’école de pêche sur le terrain dit de l’Encan (Ciboure)… ainsi que le fronton de mur à gauche avec le concours de Xanpun en tant que maçon et de Georges Latapie pour la construction métallique, avec le concours des seuls pêcheurs comme ouvriers.

Le 28 novembre 1957 le « Sopite » sera béni par Monseigneur Gouyon, évêque de Bayonne en présence du patron Jean Amado.

1957-1958 La deuxième campagne de Dakar

Cette campagne sera marquée par la présence d’un nombre impressionnant de thoniers basques, bretons et vendéens : 98 thoniers, 1372 pêcheurs, faisant oublier que 3 ans auparavant nous étions dans une campagne d’études-essais avec les « Bixintxo », « lzurdia », « Curlinka » etc.

Le groupe luzien avec 33 bateaux, 462 hommes pêchera 4455 tonnes. Au total, il y aura 9 760 tonnes d’albacore (dont 10% de listao). Les Bretons étaient 47 bateaux pour 658 pêcheurs, les Vendéens 6 bateaux pour 84 hommes. M. Lacour note que « les luziens réalisent à 30 bateaux, près de la moitié des apports de toute la flottille métropolitaine forte de 85 navires ».

St Jean de Luz, premier port thonier, demeure toujours démuni de toute infrastructure portuaire. En mars 1956, la Chambre de Commerce de Bayonne approuve les projets suivants :

–         ouverture de l’école patrons de pêche

–         construction d’un frigo de 1000 tonnes

–         déplacement du Pont de la RN 10

–         construction de la cale de hissage des bateaux à Socoa.

Le 27 juillet 1957, M. Bonnefous, ministre des Travaux Publics, vient constater le manque total d’infrastructure et approuver les travaux de déplacement du pont routier ». (…)

 

 

 
Equipage du Bixintxo  Tutina à Dakar 

 

1957-1958 Une nouvelle campagne expérimentale à Abidjan, par le Golitcha

« Certains patrons armateurs de la série des 17-18 mètres se demandaient s’il n’y avait pas pour eux de possibilité de pêche en Afrique. L’un d’eux, Pedro Lissaraga, patron armateur du « Golitcha » avait entendu parler des bons résultats des patrons luziens installés à Abidjan à la pêche du thon. Il me fit part de son désir de se rendre dans ce port pour voir s’il y avait manière de pêcher le thon à l’appât vivant.

Je fis les démarches pour qu’il dispose de l’autorisation de la Marine Marchande de Paris et l’accord de la Direction des Pêches de Côte d’Ivoire. En novembre 1957, le Golitcha fit route vers le grand Sud avec six matelots du pays. (…) En arrivant à Abidjan, il compléta l’équipage avec des matelots ivoiriens et se lança dans la pêche au thon à l’appât vivant, complètement inconnue dans le pays. Le résultat ne fut pas celui escompté au départ du projet. La campagne expérimentale fut coupée au mois de mars 1958″.

A bord d’un navire de pêche de taille moyenne « Elickmet », acheté aux Sables d’0lonne, en 1955, José Carbajo et son épouse Carmen, tout jeunes mariés, descendent jusqu’au port d’Abidjan où ils vivront du métier de la mer durant 30 ans de leur vie. Il naviguera là-bas sur le « Altza Muthila », le « Saturnino ».

Un autre patron armateur Dospital fera aussi carrière à Abidjan et sa maison servira de point d`accueil pour les marins basques.

1958, 20 nouveaux clippers d’un coup !

Une nouvelle génération de bateaux prend la suite de la génération de 1948-1956 composée de thoniers anchoitiers, à la coupe trainière élégante, de forme traditionnelle basque chaloupée, construits à Socoa par Hiribarren, à Ciboure par Marin, à Hendaye, à Lekeitio, à Mutriku, à Mundaca, Getaria, Orio, Pasaia, Ondarrabi…

Tous les clippers – sauf un, construit à Socoa par les chantiers Marin en 1957 sous hangar de fortune, le « Galerna » – seront construits par les divers chantiers de l’Atlantique, en bois ou en acier : Chaffeteau des Sables d’Olonne, Chantiers de La Rochelle, Dupré à Gujan-Mestras, Chantier Boye à La Teste de Buch, Chantier Auroux à Arcachon, Chantiers de la Gironde à Bordeaux. 3 « purseiners » seront achetés en Italie le 22 janvier 1957.

En 1958, 80 unités sont équipées de détecteurs-sondeurs ultrason Atlas, pour la plupart faisant double emploi : recherche des poissons pour l’appât vivant et repérage du thon. À cela s’ajoutent les appareils gonio, radio, et le générateur de glace d’eau de mer, la Gyroglace.

AltxaMutillak

Extrait de « Altxa Mutillak », le magasine des jeunes pêcheurs basques

Mikel Epalza – Association Itsas Gasteria

 

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  1. Patrice HIRIART dit :

    Bonjour mon pére a navigué sur le Sopite et l’Urdazuri dans les années 1965, c’est mon age. Vous n’auriez pas des infos à me donner pour retrouver des photos du ou des bateaux et de lui. Il s’appelait Francis Hiriart dit Fausto.
    Merci
    Cordialement

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